Les alliés polonais du Canada en Normandie
En 1944, le succès de la campagne de Normandie dépend de la coopération de nombreuses nations alliées. C’est l’alliance cimentée des forces aériennes, navales et terrestres d’un petit nombre de pays qui permet de reconquérir le territoire rapidement pris d’assaut par les Allemands en 1940. Poussées au large, les forces alliées se regroupent en Grande-Bretagne et s’entraînent en prévision de leur retour. Les Polonais, éperonnés par la France et leur mère patrie au début de la guerre, tentent pour leur part de prendre leur revanche. Tout au long de la campagne de Normandie de 1944, ils mettent à profit leur expérience de la guerre dans les airs, en mer et sur terre pour percer les défenses de l’Allemagne nazie en Normandie. Ils traversent le continent pour prêter main-forte aux Alliés en vue d’anéantir le régime nazi. On ne compte plus les empires qui ont tenté d’assujettir la Pologne et d’éradiquer son identité. Là, en Normandie, la Pologne combat à nouveau pour montrer au monde entier qu’elle ne se laissera pas faire.
La marine polonaise

Vue partielle du croiseur polonais ORP Dragon (Dragoon) au large de Liverpool, le 10 septembre 1943 (© IWM A 19213).
Peu avant le débarquement, au moment où les péniches se massent dans la Manche, une flotte navale composée de plusieurs forces alliées ouvre la voie au déploiement des troupes terrestres qu’elle épaule dans le cadre de l’opération Neptune, la composante navale du débarquement. Sous le commandement de l’Amirauté britannique durant toute la guerre, la marine polonaise comporte six destroyers, trois sous-marins, six vedettes lance-torpilles et deux croiseurs. Le tempérament vindicatif des équipages polonais n’échappe pas aux autres nations alliées. Un Britannique comptant des marins polonais comme collègues fait remarquer : « Ce sont de terribles combattants, leur montrer un Allemand est pire que de présenter un os à un chien affamé ! » En Normandie, tous les bâtiments de guerre, à l’exception du destroyer ORP Garland, protègent la flotte de débarquement en patrouillant, en draguant les mines ennemies et en bombardant les défenses côtières allemandes.
Le 6 juin, plusieurs navires polonais soutiennent le débarquement de troupes qui se concentrent à l’ouest et au centre des secteurs britannique et canadien. Au service de la Force S, le croiseur ORP Dragon se dirige vers la plage Sword et bombarde la batterie de Colleville-sur-Orne. Après le débarquement, le Dragon, stationné au large de Juno Beach, appuie de ses feux les forces terrestres de la 3e division canadienne qui se dirigent vers Caen. Un mois plus tard, dans la nuit du 7 au 8 juillet, la torpille humaine Neger frappe la salle des munitions du Dragon, tuant 37 membres de son équipage. Les Alliés décident de le saborder devant Courseulles-sur-Mer pour renforcer le Gooseberry 4. La coque servira de digue pour favoriser les opérations maritimes de ravitaillement.

Le destroyer ORP Krakowiak (L115) de la marine polonaise attaquant des positions ennemies dans le secteur King de la zone d’assaut Gold le Jour J, en Normandie, le 6 juin 1944 (© IWM A 23898).
Dans la zone est de débarquement, les destroyers ORP Ślązak et Krakowiak escortent les dragueurs de mines et les péniches de débarquement qui avancent respectivement vers les plages Sword et Gold. Dignes de mention, les destroyers ORP Błyskawica et ORP Piorun participent à plusieurs missions importantes. Appartenant à la 10è flottille de destroyers incluant les NCSM Haida et Huron, les deux destroyers polonais sillonnent la côte au cours du débarquement pour parer les attaques des navires de surface de la marine allemande. Le 9 juin, l’ORP Błyskawica mène la flottille dans un combat au large des côtes de la Bretagne contre les navires restants de la 8e flottille allemande, composée de trois destroyers et d’un torpilleur. Lors de l’affrontement qui s’ensuit, les navires alliés repoussent la flottille allemande et coulent deux navires ennemis tentant de perturber l’approvisionnement des têtes de pont par les Alliés. Quatre jours plus tard, le destroyer Piorun coule trois des sept dragueurs de mines allemands au large des côtes de Jersey.
La présence navale polonaise dans la Manche, mue par des équipages acharnés et enhardis par la reprise des combats sur le continent, contribue largement au succès de l’opération Neptune et au maintien de la tête de pont en Normandie. Comme les Polonais affectés à l’armée de mer, ceux de l’armée de l’air soutiennent l’avancée des troupes terrestres alliées dans la campagne française.

L’enseigne de la marine polonaise flotte au-dessus de la bouche d’un canon naval BL 4,7 pouces/45 à bord du destroyer polonais ORP Piorun (Thunderbolt), en 1940 (© IWM A 2506).
La Force aérienne polonaise
Dès le début de la guerre, les pilotes de chasse polonais qui prennent part aux affrontements avec les Allemands se démarquent par leur habileté. Au lendemain de l’effondrement de la France en 1940, l’escadrille polonaise joue un rôle déterminant dans la Bataille d’Angleterre. Malgré la perte de 29 avions, 144 pilotes polonais abattent plus de 203 avions allemands. En 1944, les pilotes polonais contribuent grandement à la préparation de l’assaut en neutralisant les défenses côtières allemandes et en couvrant les bâtiments de guerre dans la Manche et les forces terrestres qui lancent l’attaque.

Membres au sol d’un escadron de bombardiers de la Force aérienne polonaise, sans doute l’escadron n° 300, griffonnant leurs meilleurs vœux à l’ennemi sur une bombe à la base de la Royal Air Force à Hemswell (Angleterre), le 15 août 1941. Telle en est l’inscription : « The best wishes from Polish boys » (Meilleurs vœux de la part des gars polonais) (© IWM HU 111734).
Les unités polonaises du Bomber Command participent à la fois à la ruse et à l’attaque réelle de la Normandie. Les escadrons polonais nos 300 et 301, qui font partie du groupe n°1 du Bomber Command, passent la première partie du mois de juin à attaquer des cibles de batteries côtières dans le Pas-de-Calais. Ces efforts contribuent à convaincre les Allemands que les Alliés attaqueront la Manche à son point le plus étroit. La veille du débarquement, le groupe n° 1 reçoit l’ordre de cibler les batteries de tir côtières près d’Omaha Beach. À mesure que la campagne progresse, il bombarde l’infrastructure ferroviaire entre la Normandie et Paris, les raffineries de pétrole à la frontière allemande et les sites de lancement de bombes volantes V-1 dans le Pas-de-Calais. Les bombardiers d’autres unités centrent leurs efforts sur d’autres éléments d’infrastructure cruciaux. C’est le cas de l’escadron de bombardiers no 305 de la 2e Force aérienne tactique (2TAF – Tactical Air Force) et, plus près de la côte anglaise, d’escadrons de patrouille provenant du Costal Command, qui couvrent la marine tentant de déferler sur le continent. L’escadron no 304 patrouille pour sa part dans la Manche à la recherche de signes de présence de U-boot (sous-marins). Il parvient à en endommager un et à en couler un autre au début de la campagne.
À la veille du débarquement, les escadrons polonais nos 131 et 133 du 84e Groupe, qui font partie de la 2TAF, reçoivent la mission de couvrir le débarquement dans les secteurs britannique et canadien. Lorsque les troupes prennent pied sur la plage, les deux effectuent trois sorties au-dessus des plages de débarquement. Elles affirmeront avoir abattu 30 avions allemands au cours des deux premiers jours de de l’opération. Le 84e Groupe effectue des milliers de sorties supplémentaires tout au long de la campagne, fournissant une couverture aérienne directe aux Canadiens lors de leur progression au sud de Caen vers Falaise.
Pendant la bataille de Normandie, certains escadrons polonais restent en Grande-Bretagne pour assurer la défense nationale et faire face à toute nouvelle menace. Les escadrons polonais nos 130 et 303 patrouillent dans les cieux au sein du 11e groupe de la Défense aérienne de Grande-Bretagne. Peu après le début de la campagne, les pilotes polonais se heurtent à la toute dernière arme conçue par les ingénieurs aéronautiques allemands : les premières bombes volantes V-1. Malgré le danger que représente l’interception de ces nouvelles armes, les pilotes polonais acceptent avec enthousiasme de relever le défi. Bohdan Arct, commandant de l’escadron no 316 s’étant retiré de la France pour participer à ces patrouilles contre les V-1, confiera avoir eu l’impression que « l’escadron est entré dans une sorte de transe, un zèle étrange, comme s’il avait été infecté par un “bacille de la bombe volante” ». Les pilotes polonais relèvent donc le défi avec brio, rappelant l’effervescence de 1940, lorsque les avions allemands constituaient une menace constante au-dessus de la Grande-Bretagne.
Alors que les troupes alliées se déplacent peu à peu vers l’intérieur des terres, de plus en plus d’escadrons polonais quittent leurs bases côtières pour rejoindre le continent. Juste au-delà de la plage Sword, la Royal Air Force établit une base près de Plumetot pour soutenir la lutte des Britanniques et des Canadiens pour Caen. Ici, les escadrons de chasseurs nos 302, 308 et 317 font jusqu’à cinq sorties par jour, effectuant des patrouilles de supériorité aérienne et mitraillant les troupes et les transports allemands derrière les lignes. Quand se forme la poche de Falaise, en août 1944, les escadrons de chasseurs polonais détruisent, selon leurs dires, plus de 600 véhicules allemands, des canons de campagne et 38 avions de la Luftwaffe. Les pilotes remarquent alors un élément familier en train de se frayer un chemin sur les routes et dans la campagne de la Normandie : pour la première fois depuis 1940, des troupes et des chars polonais reviennent en France pour rencontrer les Allemands sur le terrain.

Des chasseurs Supermarine Spitfire Mark IXC de l’escadron polonais no 317 dans leur zone de dispersion à B10/Plumetot, en août 1944 (© IWM MH 6852).
La 1re Division blindée polonaise

Un char Sherman de l’escadron « A », 1er Régiment blindé (10e Brigade de cavalerie blindée, 1re Division blindée polonaise) est conduit sur un pont flottant du port artificiel de Mulberry à Arromanches, du 26 au 28 juillet 1944 (© IWM B 8465).
Les premières troupes terrestres polonaises arrivent en Normandie près de deux mois après le débarquement initial. Le 1er août, qui est aussi la date du soulèvement de Varsovie, la 1re Division blindée polonaise, qui fait partie du 21e Groupe d’armées britannique, achève de débarquer sur les côtes françaises au port Mulberry « B » à Arromanches et à Graye-sur-Mer sur la plage Juno. Cette division a vu le jour grâce au travail discipliné du major-général Stanisław Maczek, un ancien commandant polonais de chars d’assaut, parvenu à rassembler les unités épuisées de l’armée polonaise et la diaspora polonaise internationale.
Après le débarquement des hommes et du matériel, la 1re Division blindée polonaise se rend tout droit au front, au sud de Caen. Sous le commandement de la 1re Armée canadienne, les Polonais attaquent les Allemands dans la foulée des opérations Totalize (du 7 au 10 août) et Tractable (du 14 au 21 août). Lors des deux opérations, les Polonais se montrent empressés à avancer, mais le manque de bombes leur nuit, tant en provenance de la 8e Force aérienne américaine pendant la deuxième phase de Totalize que du Bomber Command pendant Tractable. Bien que les pertes soient minimes, les répercussions d’un tel manque se traduisent par un début irritant pour la présence polonaise dans la campagne menée au sol.
Alors que les Polonais avancent aux côtés des Canadiens sur la route de Caen à Falaise, un encerclement se forme. Les Allemands commencent à se retirer après une tentative de contre-attaque face aux Américains à Mortain, au sud-ouest de la position du 21e Groupe d’armées. Tandis que les Américains avancent rapidement autour de la face sud de la position allemande et que les Britanniques, les Canadiens et les Polonais exercent une pression à partir du nord, la poche de Falaise prend forme. Résultat ? Les hommes qui restent du groupe « B » de l’Armée allemande s’enfuient vers l’Est en direction de la Seine. Dans cette poche, une brèche se crée entre Falaise et Argentan. C’est aux Polonais qu’il revient de « boucher la bouteille », comme le résumera le général Montgomery plus tard, en coinçant l’ennemi entre la 1re Armée canadienne à Trun et la 3e Armée américaine en route vers Chambois. Rapidement, la défense polonaise aboutit à la célèbre prise de position à la côte ou colline 262 (mont Ormel), surnommée la Maczuga (« la masse ») par Maczek, en raison de la forme du terrain. Entre les 17 et 21 août, les Polonais font les frais de la retraite allemande de Normandie, mais tiennent bon.

« Face-à-face de canons » : un Sherman Firefly et un Jagdpanther allemand à quelques mètres l’un de l’autre sur la Maczuga, du 19 au 21 août 1944 (Institut polonais et collection du musée Sikorski).
Les Polonais avancent le 19 août pour déloger la position allemande sur la Maczuga. Au sommet, les 1 500 fantassins, 80 chars et 20 canons antichars de la Division défendent la position polonaise. À 12 h 40, le 1er Régiment de chars occupe une position couvrant le point d’observation nord-nord-est de la vallée. Il commence à bombarder les véhicules blindés allemands, à une quarantaine de mètres à peine, en se lançant devant la colonne en retraite. Ce sont les premiers coups de feu d’une bataille qui durera trois jours, coupant les Polonais du monde extérieur alors qu’ils affrontent des troupes allemandes fanatiques, qui n’ont plus rien à perdre, dans plusieurs combats rapprochés.
Les 17e Duke of York’s Royal Canadian Hussars de la 3e Division d’infanterie canadienne relèvent enfin les Polonais le 21 août. Les défenseurs isolés de la Maczuga « pleurent de joie » à la vue des Canadiens, qui restent bouche bée devant la scène horrible du carnage subi. Confronté au champ de bataille, le lieutenant-général Guy Simonds confiera n’avoir « jamais vu un tel chaos » de toute sa vie. La Maczuga est alors un flanc de colline encore fumant, encombré de morts non enterrés et de plusieurs centaines de blessés non évacués dans un état désespéré. La route qui traverse la position est obstruée par des véhicules incendiés, laissant les 700 prisonniers à peine surveillés dans un champ en attendant qu’on les ramène vers des sites de détention. Lorsque les sapeurs du Corps royal du génie canadien commencent à déblayer le flanc de la colline, ils érigent un panneau temporaire pour rendre hommage aux défenseurs. Le panneau indique que le terrain est « un champ de bataille polonais ».
Commémoration
Repoussées du continent quatre ans auparavant, les forces polonaises reconstituées manifestent leur présence en avançant à la fois sur mer, dans les airs et sur terre en Normandie. De nombreux sites commémorent aujourd’hui les efforts qu’elles ont déployés dans cette célèbre campagne. Le public peut visiter les tombes des soldats polonais, de ceux qui ont pris part à l’opération Totalize à ceux qui ont fermé la brèche de Falaise au Cimetière de guerre polonais de Grainville-Langannerie. Le Mémorial de Montormel retrace l’histoire de la 1ère Division blindée polonaise, notamment sa participation à la campagne de Normandie sur le site des combats de la Maczuga. Le débarquement de la 1re Division blindée polonaise en Normandie est mentionné sur une stèle commémortiave à Graye-sur-Mer. En 2019, un mémorial a été dévoilé à Plumetot pour rendre hommage aux pilotes polonais qui ont pris part à la campagne de la Normandie et poursuivi leur avancée à travers la France. Enfin, au Royaume-Uni, plusieurs monuments ont été érigés pour souligner la contribution des Polonais à l’effort de guerre et leur appui à la Normandie, notamment le Polish Air Force Memorial (mémorial de la Force aérienne polonaise) dans le quartier londonien de Hillingdon, le Polish Armed Forces Memorial (mémorial des Forces armées polonaises) à Lichfield, dans le Staffordshire, et les mémoriaux en l’honneur de la marine polonaise à Plymouth sur la Manche et à Prestwick en Écosse.
- Stèle de la 1re Division blindée polonaise à Graye-sur-Mer, juste derrière la dune, où des éléments de l’unité ont débarqué sur Juno Beach (Association du Centre Juno Beach).
- Mémorial de la Force aérienne polonaise en Normandie, dévoilé en 2019 à Plumetot (Association du Centre Juno Beach).
- Plaque accompagnant le mémorial de l’armée de l’air polonaise près du site de l’aérodrome B-10, qui abrite la 131e Escadre polonaise (Association du Centre Juno Beach).
Będziemy ich pamiętać
(Nous nous souviendrons d’eux.)
Suggestions de lectures
Przemysław Budzbon et Paul Wright, The Polish Navy 1918-1945: From the Polish-Soviet War to World War II, 2022.
Janusz Jarzembowski et David T. Bradley, Armoured Hussars: Images of the 1st Polish Armoured Division, Normandy, August 1944, vol. II, 2015.
Jan Koniarek, Polish Air Force, 1939-1945, 1994.
Evan McGilvray, The Black Devil’s March – A Doomed Odyssey: The 1st Polish Armoured Division, 1939-1945, 2010.
Chris Ward et Grzegorz Korcz, 300 Squadron (Bomber Command Squadron Profiles), 2016.
Adam Zamoyski, The Forgotten Few: The Polish Air Force in the Second World War, 1995.
Recherche et rédaction par Sean A. Campbell, M.A.


