Rencontre avec Jim Tracy, entre Courseulles et Dieppe

Alors que nous célébrons le 74è anniversaire du funeste raid sur Dieppe le 19 août 1942, nous souhaitons partager le témoignage de James (Jim) Tracy que nous avons rencontré et interviewé au Centre Juno Beach le 8 juillet 2016. Ce vétéran  au parcours aussi atypique qu’incroyable revenait en Europe pour la première fois avec sa famille désireuse de retracer son histoire et approfondir ses recherches. Propos recueillis par Matthieu Reekie, Guide au Centre Juno Beach.

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Jim Tracy et sa famille au Centre Juno Beach le 8 juillet 2016.

 

Jim Tracy est né le 18 novembre 1920 à Édimbourg, en Ecosse. Devenu Américain, il vit à Indianapolis, Indiana, aux États-Unis et pendant l’été 1939, il participe à une rencontre mondiale des Scouts en Écosse, lorsque la guerre éclate, le 3 septembre entre l’Allemagne, la France et le Royaume Uni. L’état de guerre exigeant la mobilisation de toutes les ressources nationales, le navire qui était censé le ramener en Amérique est annulé, et il se retrouve à passer un mois supplémentaire en Grande Bretagne. A son retour aux États-Unis, bien que le pays ne soit pas encore entré en guerre, il sent qu’il est de son devoir de s’engager, et décide de rejoindre les forces canadiennes.

D’abord attiré par l’Aviation royale canadienne, il est refoulé. A la fin de la guerre, l’ARC deviendra la quatrième force aérienne mondiale, mais en 1939 elle est considérablement moins importante et elle ne peut accepter un grand nombre de recrues.

« Je ne me suis pas découragé. J’étais convaincu qu’il fallait faire vite car la guerre serait terminée d’ici six mois alors je me suis engagé dans l’armée ».

Refoulé à Windsor, en Ontario, il est redirigé vers London, en Ontario, où il rejoint le Régiment royal canadien, le premier bataillon de la 1re Division canadienne. Le régiment est rapidement envoyé en Grande Bretagne et Jim arrive à Glasgow, en Écosse, le 27 décembre 1939.

Jim passe les deux années qui suivent dans le sud de l’Angleterre, à préparer ce qui était souvent appelé « l’invasion » à l’époque.

« Je me souviens avoir fait de la moto dans la campagne anglaise dans un uniforme sans insignes ni grades, afin de donner l’impression que les forces de défenses étaient plus importantes qu’elles ne l’étaient réellement ».

Quand les États-Unis entrent en guerre en 1941, beaucoup d’Américains qui combattent aux côtés des Canadiens et des Britanniques sont autorisés à être transférés dans les forces américaines. Toutefois, ce n’est pas le cas de Jim, à qui son commandant déclare qu’il n’autorise pas ce transfert car  « ils ont dépensé trop d’argent sur lui ».

Dieppe

En 1942, de jeunes soldats sont recrutés pour l’opération Jubilee. Rattaché au fameux Commando n°4 de Lord Lovat, Jim va prendre part aux opérations de cette unité durant le raid de Dieppe.

Le 19 août 1944, vient la traversée de la Manche, au petit matin les péniches qui s’ouvrent, les soldats qui courent sur les galets. Sur la petite plage encaissée aux abruptes falaises de Vasterival, Jim accompagne le commando britannique dans sa mission qui consiste à empêcher une batterie allemande de bombarder le débarquement et détruire les moyens de communications. C’est le baptême du feu pour Jim qui va couvrir les soldats chargés du travail.

« Nous venions d’unité différentes et nous ne nous étions jamais entrainé ensemble ».

Il se souvient en vrac des fils barbelés que l’on cisaille, du vacarme des coups de feu, de l’explosion finale et du repli. Le tout dans un état de concentration intense, irréelle, tous les sens mobilisés.

« Nous avons réussi à atteindre notre objectif et rejoindre ensuite l’Angleterre. Pour des soldats qui ne se connaissaient pas, la cohésion d’équipe a bien fonctionné ! »

Sicile et Italie

De retour dans son bataillon, il part pour la Méditerranée avec le reste de la 1re Division d’Infanterie canadienne pour prendre part à l’invasion de la Sicile en 1943. Cependant, son navire, ainsi que deux autres de son convoi, se font torpiller. C’est le chaos total lorsque les troupes canadiennes tentent de coopérer avec l’équipage du navire, dont la majorité est composée d’Indiens qui comprennent peu l’anglais. Il se souvient de la difficulté des matelots à mettre à l’eau les barges débarquement en raison de la forte inclinaison du navire. Son radeau de sauvetage est le seul à se maintenir à flot.

Après ce désastre, il est envoyé en Afrique du Nord. En raison de sa connaissance du débarquement qui se prépare (car il a été mis au courant avant le naufrage de son navire), il est isolé dans un camp, avant de pouvoir rejoindre son unité en Sicile. Lors de la traversée de la Méditerranée, son LCI rencontre des problèmes mécaniques et il se retrouve forcé de retourner en Afrique du Nord.

« Il y a eu tant d’événements horribles, tant d’accidents, tant de morts qu’à un moment je me suis demandé si je n’étais pas le gars qui portait la poisse ! »

Il rejoint enfin son unité une dizaine de jours après le premier débarquement en Sicile. Il reste avec son unité durant leur période en Italie, après avoir débarqué sur le continent à Regio Calabria. Jim est blessé au sud de l’Italie et passe quelque temps dans des hôpitaux à Naples et en Sicile pour récupérer, avant de rejoindre à nouveau son unité.

« Encore aujourd’hui, des débris d’éclats d’obus continuent à apparaître à la surface de la peau dans mon cou, c’est normal ! ».

La 1re Division d’Infanterie canadienne participe à de rudes batailles, passant près de Naples, libérant Ortona et la vallée du Po.  Jim se rappelle avoir été aux portes de Rome quand l’ordre a été reçu de s’arrêter pour laisser les Américains libérer la ville.

« On nous a expliqué que l’importante émigration italienne vers les États-Unis avait créé des liens forts entre les deux pays, mais on n’a pas apprécié de devoir attendre prés de trois jours avant que les Américains n’entrent enfin dans la ville ».

En fait, Jim n’attend pas : il se « procure » une moto et part faire le tour de Rome, découvrant au passage quelques unes de ses merveilles comme le Colisée et le Vatican. Il éprouvait jusqu’alors une certaine rancune envers les Italiens, car il a perdu nombre de ses camarades, y compris son ami Roger, mort en Sicile. Ces sentiments de rancune et de colère le submergent lorsqu’il arrive au Vatican, mais au moment d’y pénétrer, il se sent enfin calme et en paix. Il attribue cela à la beauté de l’art et de l’architecture qu’il y découvre, ainsi qu’au sentiment d’être observé, bien que le Vatican soit désert à ce moment là.

De son séjour en Italie, Jim se souvient que traverser les rivières faisait partie des moments les plus difficiles. Les rivières sont des barrières naturelles dont les Allemands savaient tirer profit, en y installant leurs lignes défensives. Bien que l’Italie fasse partie des membres fondateurs de l’Axe, les libérateurs sont bien accueillis dans les villes et les villages.

« Il semblait que les Italiens en avaient assez des Allemands, du fascisme et de Mussolini,et ils accueillaient les alliés à bras ouverts ».

Le nord ouest de l’Europe et la fin de la guerre

La division continue de combattre jusqu’au nord de l’Italie, mais elle est ensuite envoyée par navires dans le sud de la France, puis en train jusqu’en Belgique, où elle forme la 1re  Armée canadienne, en incorporant les divisions canadiennes et des divisions d’autres nationalités. La 1re  Armée canadienne continue à combattre en Belgique et aux Pays-Bas avant d’entrer en Allemagne. Cependant, Jim n’ira jamais jusqu’en Allemagne, car il est renvoyé chez lui pour ce qui sera son dernier congé de toute la guerre. Au cours de son séjour de retour aux États-Unis, l’Allemagne capitule. On lui propose alors deux options : rester dans l’armée pour participer à l’occupation de l’Europe ou éventuellement combattre en Extrême Orient, ou être libéré de son service et retourner à la vie civile. Lui qui pensait que la guerre ne durerait que six mois, il a finalement servi dans l’armée pendant cinq ans et demi. Il saisit alors cette opportunité et quitte l’armée. Jim travaillera quelques temps pour une entreprise de voiture à Detroit avant de travailler pour AT&T.

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Le retour en Normandie, 74 ans après le raid sur Dieppe

Jim est revenu en Europe pour la première fois en juillet 2016, en compagnie de ses trois enfants Steve, Christina et Laura, la belle fille Sheri et son gendre Jim, ses deux petites filles Megan et Claira et de ses amis Sue et Dennis. En Normandie, il a été accueilli au Centre Juno Beach où le personnel a été honoré de le rencontrer et de recueillir son témoignage. Il a également été accueilli avec les honneurs au Mémorial de Dieppe par l’association Jubilee. Au cours de cette visite, il a pu rendre hommage à ses frères d’armes qui ont combattu en Normandie il y a tant d’années, et dont bon nombre ne sont jamais revenus.

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Jim Tracy et sa fille avec la directrice du Centre Juno Beach (à droite).

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Jim Tracy et sa famille suivent la visite du Parc Juno avec leur guide, Matthieu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Jim Tracy au Memorial de Dieppe avec une de ses petites filles et Martine Pietrois, présidente de l’association Jubilee.

 

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Jim Tracy et Martine Pietrois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet article a été enrichi avec les informations parues dans l’article de Ginette Poullet, Les informations dieppoises, 15 juillet 2016.

 

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