Secrets d’un camp de concentration français

Par le Révérend Dr Thomas Wilson
Traduit de l’anglais par Dr Dawn Cornelio – Professeure d’études françaises à University of Guelph (Ontario, Canada)

Dans le cimetière de guerre allemand du Mont-d’Huisnes, dans le sud de la Normandie, près du Mont-Saint-Michel, à l’entrée du cimetière, se trouve une grande plaque en cuivre sur laquelle sont inscrits les noms de 39 personnes, de nombreux bébés et enfants de très bas âge, de jeunes femmes et quelques soldats allemands. Cette tombe héberge également les restes de 59 autres femmes et enfants civils dont les noms sont inconnus. À part ces informations, rien n’indique vraiment pourquoi des femmes et des enfants sont enterrés dans un cimetière militaire allemand. Jusqu’à présent, peu de gens se sont renseignés à ce sujet, d’autant plus que la tombe de ses femmes et de ses enfants est dominée par les près de 12 000 Allemands et leurs aides ukrainiens, appelés fréquemment des Hiwi, qui sont enterrés dans le plus grand mausolée. L’histoire de ces femmes et de ces enfants se cache derrière un triste épisode de la Seconde Guerre mondiale, mais ce texte se donne la mission de montrer la situation qui y a contribué : celle des camps de concentration en territoire française.

Les camps de concentration. Ces mots sont gravés dans le souvenir de la domination nazie sur l’Europe occupée.  Ce dont beaucoup de gens ne se rendent pas compte, c’est qu’il y avait aussi des camps de concentration situés en France à partir de 1936.  Les deux premiers camps, à Gurs dans les Pyrénées-Atlantiques et à Rivesaltes dans les Pyrénées-Orientales ont été établis afin d’accueillir des réfugiés républicains espagnols qui fuyaient les avances des forces nationalistes du général Francisco Franco. Plus de 500 000 hommes, femmes et enfants ont ainsi franchi illégalement la frontière française en passant par les Pyrénées et ont été détenus jusqu’à ce que le gouvernement décide s’il allait les autoriser à rester. Alors que le nombre de réfugiés républicains espagnols augmentait, des camps pour les interner furent bientôt construits dans toute la France et des transferts à partir des camps de Gurs et de Rivesaltes furent régulièrement effectués. Toutefois, en 1939, ces camps ont commencé à recevoir toutes sortes d’Européens, sans distinction de nationalité, qui fuyaient l’évolution de la situation en Allemagne nazie, en Tchécoslovaquie et en Autriche.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale a commencé, la demande de nouveaux camps a augmenté à mesure que les réfugiés, fuyant l’invasion allemande et soviétique de la Pologne, trouvaient leur chemin vers la France. Cependant, ce n’est qu’après la défaite de la France en juin 1940 que le pays a connu une augmentation massive de la demande de camps, tant pour les prisonniers de guerre que pour les civils. Par exemple, en octobre 1940, un camp a été établi à Aincourt dans le département du Val-d’Oise, pour les membres du parti communiste. D’autres camps ont également été créés pour héberger ceux que le gouvernement collaborationniste du maréchal Pétain appelait les  « indésirables », plus particulièrement les Roms (Tsiganes) et les Juifs. Ces camps étaient pour la plupart gérés par les gendarmes ou la police nationale et se trouvaient à Saline Royale d’Arc-et-Senans, Coudrecieux, Rivesaltes et Gurs susmentionnés, Jargeau, Linas-Montlhery, Montreuil-Bellay, Poitiers, Saint-Maurice-aux-Riches-Hommes et Saliers. Un camp a également été créé à Vittel dans les Vosges pour les citoyens britanniques et du Commonwealth toujours en France. A partir de décembre 1941, il hébergeait aussi des citoyens américains. Le camp à Drancy, en banlieue parisienne, abritait initialement les Juifs arrêtés le 20 août 1941 et, en 1942, il est devenu le principal camp de transit pour Juifs et d’autres dont les Nazis voulaient se débarrasser ; ceux-ci étant d’abord détenus dans des petits camps à travers le pays, avant de passer par Drancy en direction des camps de la mort de Pologne.

La plupart des gens pensent que ces différents camps de concentration gérés par les Français et les Allemands ont été fermés et démantelés lorsque les Alliés ont libéré la majorité de la France à l’été et à l’automne 1944.  Mais ce ne fut pas le cas.  Le gouvernement provisoire du général Charles de Gaulle tardait à décider du statut des Roms et de nombreux camps ont continué à accueillir des hommes, des femmes et des enfants Roms jusqu’à la proclamation de la Quatrième République en 1946.

Bien sûr, le dernier grand territoire français à être libéré a été l’Alsace-Lorraine, sur la rive ouest du Rhin face à l’Allemagne. Pendant de nombreux siècles, la France a cherché à préserver ce qu’elle considérait sa frontière naturelle le long du Rhin ; l’Alsace-Lorraine et ses principautés avaient été conquises par la France aux XVIe et XVIIIe siècles. Bien que conquis, il s’est avéré assez facile pour les princes de continuer à gouverner, simplement en changeant d’allégeance au roi de France. L’Alsace-Lorraine était connue comme « les territoires allemands du roi de France » jusqu’à leur intégration au pays au moment de la révolution. Toutefois, la région a conservé une grande partie de son patrimoine allemand, y compris la langue allemande.

Lors de la guerre franco-prussienne de 1870, les principautés nouvellement fusionnées ont vaincu la France et le traité de paix a exigé le retour du territoire de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne. Le territoire est resté sous contrôle allemand jusqu’à ce que le traité de Versailles mette fin à la Première Guerre mondiale et rende le territoire à la France.  Lorsque l’Allemagne conquit France en 1940, l’une des exigences de l’Armistice fut le retour de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne. Faisant à nouveau partie de l’Allemagne, ses habitants étaient traités comme des citoyens allemands, et tous les jeunes hommes étaient soumis à la conscription dans l’armée allemande. Pour cette raison, de nombreux Alsaciens ont été conscrits et ont servi dans les armées allemandes, notamment en Russie.

À l’automne 1944 et au début de l’hiver 1945, une bataille majeure a été menée par le 6e Groupe d’armées franco-américain et la 1ère Armée française contre l’armée allemande en Alsace-Lorraine. Au fur et à mesure que les Alliés reprenaient l’Alsace-Lorraine, ils rencontraient des femmes mariées à des hommes qui avaient été enrôlés dans l’armée allemande. Dans d’autres cas, ils rencontraient des hommes qui n’avaient pas été enrôlés dans la Wehrmacht, mais qui étaient assez âgés pour avoir été citoyens du territoire allemand d’Alsace-Lorraine d’avant la Première Guerre mondiale et donc la loyauté envers l’État français victorieux était incertaine.

Ailleurs en France en 1940, toujours sous l’occupation nazie, les Allemands ont établi, près de Poitiers, un certain nombre de camps de prisonniers de guerre pour les soldats français, notamment dans le petit village de La Chauvinerie. Ce camp particulier, appelé Frontstalag 230, a été créé en août 1940 par les Allemands et il abritait plus de 16 000 soldats des troupes coloniales françaises du Sénégal, de la Gambie et de la Mauritanie ; en raison de la couleur de leur peau, ils étaient séparés des autres prisonniers de guerre, car considérés comme des sous-hommes par les nazis.  En février 1942, les Allemands ont envoyé ailleurs la plupart des prisonniers de guerre coloniaux et remis le camp à l’administration de Vichy pour héberger les indésirables, comme déterminé par l’administration d’occupation avec le gouvernement de Pétain. En fin de compte, il s’agissait des prisonniers de droit commun, des prisonniers politiques, des Roms (Tsiganes) et même une partie des troupes coloniales françaises qui n’avait pas été envoyée ailleurs par les Allemands. Une partie de la confusion autour du camp de La Chauvinerie est liée au fait que, près de Poitiers, il y avait en réalité 3 (ou peut-être 4) camps que l’on a pris l’habitude d’appeler le Camp de Poitiers. Comme indiqué ci-dessus, ces camps détenaient des prisonniers de guerre coloniaux, des criminels, des internés civils, etc. Ces multiples camps, et leurs multiples utilisations par l’Allemagne et la France, ont conduit à la méconnaissance de l’une des taches les plus noires de la mémoire française suite à la Seconde Guerre mondiale.

Le camp dit La Chauvinerie a été vidé de ses habitants indésirables lorsque les Alliés ont libéré la région de Poitiers au cours de l’été 1944, mais il n’a pas été détruit. Avec l’entrée des forces françaises et américaines en Alsace-Lorraine, il fallait trouver un endroit pour loger les milliers de femmes qui, avec leurs enfants, avaient été considérées comme des sympathisantes allemandes uniquement parce que leur mari, ou leur père, ou les deux, servaient dans l’armée allemande, comme expliqué plus haut. D’autres camps de Poitiers ont été utilisés pour héberger les hommes plus âgés d’Alsace-Lorraine. Le gouvernement provisoire a donc fait du camp de La Chauvinerie un Centre de Séjour Surveillé dépendant du ministère de l’Intérieur du gouvernement provisoire.

Le responsable du camp de La Chauvinerie et de ses 4 000 internés civils était Justin Blanchard, un lieutenant-colonel de la gendarmerie à la retraite, qui avait été rappelé en service et haïssaient violemment tout ce qui pouvait être lié à l’Allemagne. Son commandant en second, un capitaine autoproclamé René Morand, était un ancien membre de l’armée de Vichy. Ces deux hommes ont veillé à ce que de nombreux gardiens de camp (anciens résistants, enrôlés dans l’armée) affament systématiquement les internés, les privent des soins médicaux nécessaires pour soigner les maladies qui surviennent souvent lorsque les gens sont entassés dans de mauvaises conditions. Qui plus est, ils vendaient même le lait qui était envoyé par le gouvernement provisoire pour les nourrissons et les jeunes enfants.

Le camp de La Chauvinerie hébergeait toutes sortes de civils d’Alsace-Lorraine, comme une actrice de cinéma, des habitants d’une maison close de Strasbourg, des femmes au foyer avec leurs enfants. En fait, le camp hébergeait 102 enfants, de la naissance à 3 ans. Les conditions de vie dans le camp étaient simplement épouvantables, les détenues portaient des haillons et dormaient sur des lits en bois dur, sans matelas, sans même de la paille. Les enfants ont le plus souffert : 33 sont morts en mai 1945, 57 en juillet et août. Aucun des 64 enfants nés dans le camp n’a survécu. Mais il n’y a pas que les enfants qui sont morts. Entre mars et octobre 1945, dans tous les camps de Poitiers, 158 hommes adultes internés et 51 femmes adultes internées en particulier au camp de La Chauvinerie ont péri de maladie ou de faim. Entre l’automne 1944 et novembre 1945, à l’époque où le camp de La Chauvinerie accueillait des citoyens alsaciens, des centaines de femmes, de bébés et d’enfants sont décédés, en même temps que le commandant du camp s’enrichissait par la vente de nourriture, de lait et de médicaments sur le marché noir de Poitiers. Le Lieutenant-colonel Blanchard a accepté de fausses factures des fournisseurs de produits du camp, alors qu’en fait, ceux-ci vendaient les marchandises sur le marché noir et remettaient à Blanchard des paiements en liquide. Le capitaine Morand aussi a vendu, ou donné à certains gardiens, des effets personnels des détenues prétextant de les mettre en lieu sûr. La négligence délibérée du colonel et de la plupart des responsables de son camp à l’égard de ces femmes et d’enfants innocents a continué jusqu’à la fermeture du camp.

Tous les gardiens n’étaient pas impliqués dans le mauvais traitement des femmes et enfants détenus. En fait, certains ont fait de leur mieux pour faire passer aux internés de la nourriture et d’autres articles nécessaires. Enfin, en octobre 1945, un groupe de 12 de ces gardes s’est rendu à la préfecture de Poitiers et a dénoncé la corruption et la négligence qui se sévissait à La Chauvinerie. Une enquête a été ouverte par le Comité départemental de la Libération et le camp a été fermé début novembre 1945. Le Lieutenant-colonel Blanchard a été arrêté et jugé, mais pour justifier les conditions dans le camp, il a évoqué une épidémie de diphtérie, le fait que le lait n’étant pas pasteurisé, une pénurie d’eau potable et un manque de fonds publics pour fournir des vêtements, de la literie, etc. aux détenues. En fin de compte, il a été amnistié par le gouvernement pour les crimes qu’il supervisait dans le camp. Toutefois, la justice l’a finalement rattrapé en 1948, quand la Cour des comptes a identifié la fraude commise en acceptant de fausses factures des fournisseurs du camp et en utilisant l’argent des pots-de-vin pour rénover sa maison. Toutefois, il n’a pas subi d’autres peines pour son rôle dans la mort de centaines de femmes et d’enfants alsaciens innocents.

Le capitaine Morand  a également été arrêté et jugé. Il a été reconnu coupable et condamné à la prison de la Pierre-levée pour son rôle dans les mauvais traitements et la mort des internés. Parmi les anciens gardiens qui avaient dénoncé Morand et le commandant du camp, certains lui ont même envoyé en prison des épluchures de pommes de terre pour lui rappeler la manière dont il avait affamé et maltraité les internés du camp de La Chauvinerie.

Ce sont donc quelques-uns de ces hommes, femmes et enfants alsaciens de La Chauvinerie et d’autres camps de Poitiers qui sont commémorés sur la plaque qui couvre leur tombe à l’entrée du cimetière militaire du Mont-d’Huisnes.  Ils ont d’abord été enterrés près du camp, mais dans les années 1950, il a été décidé par le nouveau gouvernement allemand, en consultation avec le gouvernement français, de rassembler les nombreux petits cimetières allemands dispersés en France au sein de quelques grands cimetières. Il faut noter que lorsque ces individus sont décédés, l’Alsace-Lorraine faisait partie de l’Allemagne conquise, et n’avait pas encore été réintégrée à la France. Ceci est la raison pour laquelle l’Organisation des sépultures de guerre allemandes a participé à leur « réenterrement ». À cette époque, de nombreux morts de La Chauvinerie, qui avaient encore de la famille en Alsace-Lorraine, ont vu leurs tombes déplacées vers leur région d’origine. Seuls ceux dont la dépouille n’a pas été réclamée, ou qui ont été identifiés comme des prisonniers de guerre allemands d’un des autres camps de Poitiers, ont été déplacés au cimetière allemand du Mont-d’Huisnes.

Le camp de La Chauvinerie serait resté perdu dans les brumes de l’histoire si le terrain où se trouvait le camp n’avait pas été aménagé en zone d’activités commerciales et si, lors de la préparation du terrain, des anomalies n’avaient pas été détectées sur les photographies aériennes du site. Cela a conduit le Service archéologique régional à fouiller le site, pensant qu’il pouvait y avoir là des ruines de l’Antiquité. En fait, ce sont les ruines du Frontstalag 230 / camp de La Chauvinerie qui ont été découvertes.

Les années 1940-1949 restent un sujet sensible, même 75-80 ans plus tard, et de nombreuses autres histoires, telles que l’internement et la mort de femmes et d’enfants alsaciens dans le camp de La Chauvinerie, restent encore à raconter. Il est facile pour les vainqueurs d’un conflit de ne pas écrire sur leurs propres fautes et manquements, ni sur les conséquences de ceux-ci, lors d’une période difficile à cerner comme la fin de la Seconde Guerre mondiale.  Est-ce que les femmes et les enfants du camp de La Chauvinerie auraient dû être enterrés dans un cimetière militaire allemand, au seul motif qu’ils vivaient en Alsace-Lorraine, et que leurs maris avaient été enrôlés au service de l’armée allemande nazie ? La réponse reste à débattre, mais, quoi qu’il en soit, le Mont-d’Huisnes est désormais leur dernière demeure.

© 2021 par le réverend Dr Thomas Wilson
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