L’histoire partagée du bracelet du Capt M. W. Chepesiuk

En 2006, Eliane Vanbrenseghem, une habitante de Courseulles-sur-Mer, qui avait 12 ans au Débarquement, est venue au Centre Juno Beach faire un don : le bracelet qu’un soldat canadien lui avait donné le 6 juin 1944. Eliane avait une question : Grâce au nom du soldat « Capt M. W. Chepesiuk » gravé au dos du bracelet, qui marquait son appartenance au corps médical canadien, était-il possible de savoir si ce soldat avait survécu à la guerre et si oui, ce qu’il était devenu.

Cette question est fréquemment posée au personnel du Centre Juno Beach et la réponse est la suivante : La première chose à faire est d’aller voir si le nom figure sur le site de la CWGC (Commonwealth War Graves Commission) qui recense tous les noms des soldats alliés de morts au cours des deux guerres mondiales et indique, entre autres informations, leur lieu de sépulture. Si le nom recherché ne figure pas sur cette liste, on peut donc en déduire que le soldat a survécu. Mais dès lors, le rechercher n’est pas chose facile. Son dossier de service militaire est protégé pendant plus de 30 ans après sa mort avant de devenir un dossier du domaine public, et avant ce délai, seule sa famille a le droit d’obtenir des informations sur son passé militaire en contactant les archives nationales du Canada.

Dans le cas du Capt M. W. Chepesiuk, en raison de la singularité du nom de famille, une recherche sur internet a permis d’identifier au Canada l’annonce de décès d’un chirurgien portant ce nom et des informations sur sa famille. Contactée, cette famille a indiqué que le nom sur le bracelet d’identification n’était pas celui du défunt chirurgien, mais de son frère, le Capitaine Maurice W. Chepesuik (RCAMC-Royal Canadian Army Medical Corps), décédé depuis plusieurs années (un nom d’origine ukrainienne).

Il a alors été possible de contacter la fille du Capt M. W. Chepesiuk, Maureen Chepesuik, de Chemainus, en Colombie-Britannique, et de l’informer que le bracelet offert par son père le 6 juin 1944 à une petite fille de Courseulles-sur-Mer était en bonne place au Centre Juno Beach, le musée canadien des plages du Débarquement de Normandie.

En 2007, des neveux et petits- neveux ont pu faire le voyage depuis le Canada, visiter le musée, voir le bracelet et aussi rencontrer Eliane. En avril 2017, c’est Amy Godkin, la fille de Maureen qui est venue au Centre Juno Beach avec son ami Andrew Sawden  pour voir le bracelet de son grand-père et en découvrir l’histoire. Amy n’a que peu connu son grand-père décédé quand elle était toute petite. En visitant le Centre Juno Beach, elle souhaitait pouvoir mieux connaitre le rôle de son pays pendant la Seconde Guerre mondiale et l’implication de son grand-père. Les hasards de la vie ont fait qu’elle a pu le faire à travers un objet porteur de son histoire.

Grâce a cette reprise de contact, le Centre Juno Beach espère pouvoir obtenir davantage d’informations sur le Capt M. W. Chepesiuk. Amy a indiqué vouloir faire les démarches pour obtenir ses informations militaires et Maureen devrait nous envoyer une photo qui permettrait de mettre un visage sur le nom du capitaine.

Quant à Eliane, elle n’habite plus à Courseulles-sur-Mer, mais son histoire et celle de son bracelet a été présentée pendant 3 ans dans l’exposition temporaire « Mamie, c’était comment pendant la guerre ? ».

Exposition « Mamie, c’était comment pendant la guerre ? » CJB-2014-2016

Expo Juno 14 B2

 

 

 

 

 

 

 

Nos parents parlaient souvent à voix basse. Il ne fallait pas que nous entendions certaines nouvelles, des messages venus de Londres et qui circulaient de bouche à oreille parmi les grandes personnes.

En mai, des avions passaient dans le ciel et lançaient des tracts, mais je ne me souviens pas de ce que disaient ces messages. Durant la deuxième quinzaine du mois de mai, tous les soirs, nous quittions la maison où nous habitions sur le port pour aller passer la nuit dans une autre maison au centre du village. Je n’en connaissais pas la raison. C’était comme ça, nos parents avaient appris à se taire, le village était occupé par l’armée allemande.

Le 5 juin au soir, vers minuit, nous avons entendu de gros bruits sourds du côté de la mer. Nous sommes sortis de la maison, il y avait de grandes lueurs sur la mer, dans le ciel.

Nous étions tellement surpris, nous ne nous sommes pas couchés cette nuit-là. Je pense que nos parents espéraient sans trop y croire, ils attendaient ce moment depuis si longtemps.

A 6h30, le matin nous sommes sortis dans la rue et près de la maison, j’ai vu un visage tout crayonné de noir, la tête coiffée d’un casque couvert d’un filet, puis un autre visage, crayonné tout pareil, puis trois, puis d’autres encore. Je regardais tout cela avec un mélange de surprise et de peur. Je me suis tournée vers mes parents et leurs visages à tous les deux reflétaient la joie. J’étais rassurée. Mon père a dit : « C’est le débarquement ! » et une voix a répondu en français : « Mais oui, Monsieur c’est le débarquement ! ». Quelle joie d’entendre cette voix ! Pour l’enfant que j’étais, il s’agissait d’une voix amie. Puis d’autres soldats sont arrivés, ceux-là m’ont impressionnée. Ils nous ont dit de mettre les bras en l’air. J’ai eu très peur, je ne comprenais pas pourquoi je devais lever les bras.  Après j’ai su que leur mission était la recherche de soldats allemands éventuellement cachés dans les maisons. Ils sont entrés dans chaque pièce chez nous, sans rien trouver.

Ils ont continué leurs recherches dans les autres maisons de Courseulles. Ils nous ont dit de ne pas rester dans notre maison et d’aller dans une partie du village moins habitée. Nous sommes partis sous les salves d’artillerie tirées par les bateaux en mer, sur les villages alentours, et le passage ininterrompu des avions. Des maisons étaient en feu. Mon père appartenait à la Défense Passive, il portait secours aux civils blessés. Nous avons vu d’autres soldats arriver, mais ceux-là étaient dans des véhicules à chenilles, et puis un char. Moi j’ai cueilli des roses que j’ai données aux soldats. L’un d’eux sur un char m’a tendu les bras. Je l’ai embrassé, j’ai vu son bracelet d’identité, je le voulais, il hésitait, je lui ai dit « Oui, oui, souvenir, souvenir ! ». Il me l’a donné avec des bonbons et du chocolat…

Vers 11h30 du matin, nous avons pu remonter jusqu’à notre maison. Je ne pouvais pas passer dans les rues, partout il y avait des soldats, assis sur les trottoirs, certains complètements exténués. D’autres trinquaient avec des gens de Courseulles et faisaient connaissance avec le cidre et le Calvados normand…

Dans le village, j’ai vu des colonnes de soldats allemands prisonniers, qui marchaient, escortés par des soldats canadiens. Il y avait des troupes et des véhicules militaires partout.  Je ne me souviens plus de l’après-midi. C’était le 6 juin 1944, l’année de mes douze ans.

Eliane Vanbrensegem, 12 ans le 6 juin 1944 à Courseulles-sur-Mer

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