« J’ai peur aussi » : Margie MacNaughton, son père Archie et le coût du jour J

| mai 31, 2019

Note de la rédaction : Le 30 mai 2019, Historica Canada a diffusé une nouvelle Minute du patrimoine honorant des combattants du jour J qui ont pris part aux débarquements du 6 juin, en Normandie, il y a 75 ans. Jen Sguigna, qui a mené des consultations pour ce projet, offre aux lecteurs un aperçu de l’homme au centre de cette « Minute » et de la famille qu’il a laissée derrière lui.

L’histoire d’Archie commence avec une liste, celle de Canadiens tués le jour J. On peut y lire ceci :

John Archibald MacNaughton, major au sein du North Shore Regiment du Nouveau-Brunswick. Village natal : Black River Bridge, Nouveau-Brunswick. Âge : 47 ans. Tué au combat le 6 juin 1944.

La liste s’arrête là où se termine la vie d’Archie, sans mention des vies qui se sont poursuivies sans lui.

L’histoire que raconte la fille d’Archie, Margie, aujourd’hui octogénaire, est différente de celle qu’on trouve dans les journaux de guerre et les registres militaires. Elle l’évoque avec fierté : un époux bien-aimé et un père adoré, admiré par sa communauté et consacré à la ferme familiale, avec un fort sens du devoir.

J’ai trouvé une première mention d’Archie dans un bulletin communautaire de la côte Est. À côté d’une photo d’Archie figurait un bref article au sujet de sa jeune cousine Helen et de la façon dont elle avait appris sa mort. J’ai communiqué avec le rédacteur pour tenter d’obtenir une copie de la photo. Entre-temps, des sources historiques militaires ont ajouté la première couche d’histoire.

Né en 1896 à Black River Bridge, au Nouveau-Brunswick, Archie s’est enrôlé dans le Corps expéditionnaire canadien en 1915 et est arrivé en France peu de temps après la bataille de la crête de Vimy, servant au sein du 26e bataillon. Il a survécu à la guerre et est retourné chez lui, s’est marié et a eu deux enfants. Chaque été, il s’entraînait dans un camp d’instruction militaire. Il est revenu dans l’armée à temps plein lorsque la guerre a éclaté en 1939, et y a été promu major au sein du North Shore Regiment du Nouveau-Brunswick. Il est parti outre-mer au cours de l’été 1941.

Archie a maintenu une excellente réputation dans les North Shores. Sa compagnie « A » se distinguait toujours lors d’inspections et remportait souvent des compétitions sportives. Les hommes plus jeunes le considéraient comme un père. Archie était cependant âgé pour être officier de combat. On lui avait quelques fois offert la possibilité d’une retraite ou d’un retour au pays pour servir dans le Corps forestier. Il déclinait ces offres, refusant d’abandonner ses gars avant l’opération, imminente.

Le jour J, les North Shores comptaient parmi les bataillons d’assaut de la 3e division d’infanterie canadienne appelée à débarquer sur la plage Juno. Archie a été blessé peu de temps après avoir foulé cette plage, mais il a poursuivi sa marche en avant, guidant les membres survivants de la compagnie « A » à travers Saint-Aubin-sur-Mer et vers Tailleville. Comme il avait été signalé que le village était dégagé, les membres de la compagnie ne s’attendaient pas à de la résistance. Lorsqu’un soldat a lancé une bombe fumigène, Archie a donné l’ordre à ses hommes de se déplacer. Ceux-ci ont déguerpi dès qu’ils ont entendu le sifflement d’une grenade dégoupillée, avant même que la fumée ne se propage, mais pas assez vite pour fuir les tirs d’une mitrailleuse allemande sur le groupe à découvert. Archie est mort sur le coup, aux côtés des soldats Harold Daley et Arthur Strang. Le signaleur Bill Savage attribuera plus tard à Archie le fait d’être encore en vie. Dans un hommage posthume, l’aumônier R.M. Hickey a décrit Archie comme une véritable légende au sein du North Shore Regiment.

Ce court chapitre de la vie d’Archie, son service militaire, correspondait à nos attentes : les archives officielles laissaient entrevoir un homme courageux, qui avait le sens du devoir et était loyal à l’égard de ses hommes. Ces quelques bribes font foi d’un parcours exceptionnel, mais l’histoire d’Archie ne s’arrête pas là.

Le rédacteur du bulletin a fait plus que me fournir une photo : il m’a mise en contact avec la famille d’Archie, qui s’est empressée de raconter l’homme qu’elle connaissait. On m’a montré des albums photos, divers objets militaires (même la badine d’officier d’Archie!), des registres et des coupures de presse, et, plus important encore, plus de 200 lettres écrites par Archie durant la Seconde Guerre mondiale. Pour couronner le tout, j’ai découvert que le Musée canadien de la guerre détenait des lettres d’Archie datant de la Première Guerre mondiale. Et là, je me suis retrouvée avec quelque chose d’incroyable et d’inattendu : une immense collection de lettres exprimant le point de vue unique d’un homme tout au long des deux guerres mondiales.

Archie était un correspondant prolifique; il a noirci des centaines de pages de son écriture cursive, nette et souple. Durant la Première Guerre mondiale, il correspondait avec son père et ses sœurs, donnant des détails sur son entraînement quotidien, ce qu’il portait et tout ce qu’il devait transporter. Il prenait des nouvelles de la famille et des affaires de la ferme. Dans une lettre, il s’enquérait plus particulièrement d’une jeune femme du coin prénommée Gracie. Il avait vu une récente photo d’elle et trouvait qu’elle paraissait bien. De retour au foyer, il s’est mis à travailler à la ferme familiale, a épousé Gracie et eu un fils et une fille (Francie et Margie), puis a bâti une maison à Black River Bridge, au Nouveau-Brunswick. Il enseignait à l’école du dimanche, et ses élèves lui avaient écrit une lettre enjouée dans laquelle ils le taquinaient et le priaient de continuer d’animer la classe même s’il était maintenant un homme marié et bien occupé!

Lorsqu’a éclaté la Seconde Guerre mondiale, Archie s’est rendu à Chatham, au Nouveau-Brunswick, pour s’y entraîner. Il tentait de revenir chez lui dès qu’il le pouvait. Grace, Francie et Margie ont immortalisé Archie dans son uniforme dans une dernière série de photos de famille avant son départ du Canada; on le verra plus tard sourire à l’objectif dans une gare ferroviaire, en uniforme et tenant sa badine d’officier. Archie a écrit des lettres à ses proches au pays pour leur raconter que ses deux séjours en Angleterre se ressemblaient, sauf que, cette fois, il avait accès à des quartiers privés. Il posait des questions sur les agneaux de la ferme et encaissait parfois de mauvaises nouvelles, comme la mort de son père. C’est à l’étranger qu’Archie a vécu le deuil de celui-ci.

En formant des hommes en Angleterre, Archie a fait la rencontre du lieutenant-général Andrew McNaughton. Tous deux aimaient parler de leur ascendance écossaise commune. Archie est d’ailleurs allé embrasser la légendaire pierre de Blarney avant son départ et, dans cette région, est demeuré chez des membres éloignés de sa famille, ravis de l’accueillir. Lorsqu’on lui a proposé de prendre sa retraite, Archie a hésité pour finalement décider qu’il n’abandonnerait pas ses gars alors que le jour J approchait rapidement. Les soldats de la compagnie « A » étaient comme des fils pour lui, et ceux-ci le considéraient comme un père. Le 4 juin 1944, Archie a écrit une ultime lettre à Gracie. Il y donnait quelques pistes pour l’avenir et exprimait le souhait de pouvoir lui en dire plus. Il rappelait à Francie et à Gracie l’importance de toujours faire ce qu’ils aimaient. « Je suis heureux de prendre part à ce qui se passe. Peu importe la suite des choses. » Deux jours plus tard, il était tué. Bon nombre d’hommes qui l’ont connu ont adressé leurs condoléances par écrit à Gracie, et raconté des anecdotes à son sujet.

Archie n’étant plus de ce monde, Gracie ne savait plus vraiment quoi faire. Elle aurait bien gardé la ferme en attendant le retour de son mari, mais Francie était trop jeune pour prendre la relève, et elle n’arrivait plus à tout gérer elle-même. Des notes des albums de photos suggèrent un départ éventuel de la famille vers l’ouest. Ce n’est que dans les années 1960 que Gracie a pu aller se recueillir sur la tombe d’Archie. Une photo de ce moment montre clairement sa croix d’argent sur son manteau, et ses larmes aux yeux.

Les lettres laissent entrevoir une histoire plus riche au sujet de ce qu’Archie a laissé derrière lui, et de ce que pouvait signifier la perte d’un mari et d’un père pour ses proches. Soixante-quinze ans plus tard, Margie, la fille d’Archie, a encore mal lorsqu’elle pense à son père.

Margie conserve une photo de son père jeune, une coupure de presse faisant état de son enrôlement. Des souvenirs lui reviennent, comme lorsqu’elle avait cueilli des bleuets et s’était lancée dans les bras de son père, de retour de son travail à la ferme. Elle se souvient de leur chien Browny. Elle se rappelle la penderie que son père avait faite juste pour elle dans sa chambre. Elle se revoit avec son frère, autour de la table, en train d’écouter leur mère lire à voix haute les lettres de leur père. Il arrivait que son père lui écrive directement. Il envoyait des cuillères à thé en argent à Gracie et des petits cadeaux pour Francie et elle. Du haut de ses 9 ans, elle n’a pas tout de suite bien saisi ce que représentait la mort d’Archie : quoi, il ne reviendrait plus jamais à la maison? Elle n’avait pas eu conscience, la dernière fois qu’elle avait vu son père, que, justement, ce serait la dernière fois… Archie lui avait un jour écrit qu’il ne pouvait revenir tout de suite à la maison parce que les garçons qu’il menait auraient peur sans lui; elle lui répondait : « Mais papa, j’ai peur aussi. »

Margie a eu une belle vie, bien remplie, d’autant plus qu’elle a eu une famille à élever. Après avoir subi un AVC qui l’a laissée partiellement paralysée, elle a commencé à écrire des livres de recettes à l’intention de personnes privées d’une main. Margie a toujours su que son père était un homme bon. Elle se demande ce qui aurait été différent en elle si son père était revenu à la maison. Elle espère avoir hérité d’au moins la moitié de sa bonté.

Alors que s’estompe peu à peu le souvenir de la Seconde Guerre mondiale dans l’esprit des Canadiens, il est important de rappeler que le temps n’efface pas les pertes subies. Les histoires de Canadiens tués en Normandie sont aussi celles des familles et des communautés qui ont consenti ces sacrifices. L’écho des pertes s’est répercuté partout au pays, de même que les récits de persévérance, alors que la guerre gagnait du terrain et que de plus en plus de Canadiens tombaient au combat, par-delà l’océan. L’histoire d’Archie est encore transmise aujourd’hui. Ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants vivent partout au pays et ailleurs dans le monde, mais ils n’oublient pas qu’Archie est mort loin de chez lui, en Normandie. Quand l’Association du Centre Juno Beach a entrepris de raconter l’histoire des Canadiens morts le jour J, je pensais que nous mettrions au jour 381 récits qui se sont terminés sur une plage normande ou dans ses environs. Mais l’histoire d’Archie a trouvé un écho au-delà de la plage Juno : elle est aussi celle de Margie et elle continue de résonner, d’une génération à l’autre.

Les dépêches de Juno partagent toutes les nouvelles, les événements et les histoires du Centre Juno Beach en France et au Canada. Intéressé à contribuer une histoire sur le blog? Envoyez un courriel à l'éditeur à jbca@junobeach.org.

Laisser un commentaire