Conrad Landry, un voisin d’exception

| août 13, 2019

Serge Bourgeois vit aux Îles-de-la-Madeleine (à droite sur la photo lors de la visite de Jean-François Legrand, ancien élu de La Manche – Normandie).

Serge Bourgois était le voisin et l’ami de Monsieur Conrad Landry. Il a écrit ce texte pour lui rendre hommage :

« Ce n’est pas commun d’avoir comme voisin un Monsieur de 102 ans, mais c’est encore plus rarissime un voisin qui 75 ans plus tôt débarquait sur les plages de Normandie pour libérer la France de la tyrannie qu’exerçait le régime fasciste et meurtrier d’Adolph Hitler sur l’Europe tout entière. Tout ça n’est assurément pas commun, mais c’est encore plus exceptionnel quand on sait que l’épouse de ce voisin, une Londonienne qui a quitté son pays ravagé par la guerre, est venue le rejoindre sur une île minuscule perdue quelque part au Canada atlantique avec dans ses bras un bébé conçu en Angleterre quelques mois plus tôt! Cette histoire tout aussi particulière qu’invraisemblable c’est celle de Conrad Landry mon voisin et ami qui a quitté ce monde à l’aube du 7 août dernier.

Dans les années 90, dans le cadre d’un stage professionnel, j’ai eu la chance de passer plusieurs semaines en Normandie et j’ai profité de l’occasion pour assouvir ma curiosité et mon envie d’en apprendre davantage sur le conflit mondial le plus funeste de l’histoire qui aura laissé derrière lui plus de 50 millions de morts. Jamais je n’oublierai ce que j’ai vu et entendu en parcourant les plages témoins de ce fameux débarquement qui aura été le point tournant de cette guerre sanglante. J’aurai toujours en tête l’image du vétéran canadien observé discrètement au cimetière militaire canadien de Bény-sur-Mer, agenouillé avec toute sa famille en larmes sur la tombe d’un frère soldat tombé au combat. Ce village situé à quelques kilomètres de Juno Beach où l’on compte 4 800 tombes bien alignées et sur lesquelles sont inscrits le nom, le matricule et l’âge du soldat; et que dire de l’âge 18, 19, 20, 21 ans, tous des jeunes hommes qui avaient l’avenir devant eux et qui comme tous les jeunes de toutes les époques et de toutes les nations avaient certainement des rêves et des aspirations autres que d’aller risquer leur vie dans un pays étranger et par surcroit pour libérer des gens qu’ils ne connaissaient pas. Sur place on comprend vite la grandeur du sacrifice que ces soldats ont fait pour que des millions d’hommes, de femmes et d’enfants sortent des décombres, de la souffrance et retrouvent enfin leur liberté perdue. Il faut aussi discuter avec les plus anciens villageois normands qui ont connu l’occupation nazie pour mieux saisir l’importance de cet événement historique que constitue le débarquement du 6 juin 1944. Plus de 50 ans après la libération de la France, ils étaient encore abondamment reconnaissants à l’égard des alliés et particulièrement de tous ces Canadiens du Régiment de la Chaudière qui ont plus de les libérer de l’horreur quotidienne s’exprimaient dans leur langue. Pour y avoir assisté une fois, j’ai aussi pris la mesure de cette reconnaissance lorsque des dignitaires français venaient voir Conrad chez lui à La Côte. J’ai en mémoire l’émotion palpable du Président du conseil général du département de la Manche M. Jean-François Legrand qui, avec un discours extrêmement touchant, lui remettait un présent au nom de tous ces compatriotes.

En 2010, le hasard de la vie fait en sorte que je devienne, avec ma conjointe, propriétaire de la maison paternelle de Conrad et voisine de la sienne. Ayant entendu parler de son parcours singulier, j’ai tôt fait d’aller à sa rencontre pour me présenter d’abord comme nouveau voisin, mais aussi comme passionné d’histoire en lien avec la Deuxième Guerre mondiale. Inutile de vous dire que c’est avec les oreilles grandes ouvertes et les yeux ronds que je l’ai entendu me raconter les jours précédents le débarquement et les événements marquants qui ont suivi comme la prise de la ville de Carpiquet où les soldats SS avaient monté une solide défense afin d’empêcher les alliés de s’emparer d’un aérodrome hautement stratégique pour la suite des opérations. Du 4 au 6 juillet 1944, Conrad aura donc participé avec son régiment, à ce que les historiens appellent aujourd’hui, l’enfer de Carpiquet. Des batailles de rues sanglantes, des replis, des offensives, des pertes considérables et finalement la prise de l’aérodrome et par la suite la libération de la ville de Caen et le début de la marche vers Paris.

À l’époque où la notion même de symptôme poste traumatique n’existait pas, on démobilisait les soldats qui avaient encore leurs deux bras et leurs deux jambes en les retournant rapidement et sans façon à la vie civile! Évidemment toute son existence Conrad aura traîné avec lui ce boulet, cette douleur, ce malaise profond qu’il appelait simplement ses mauvaises pensées. Des décennies après l’arrêt des bombardements et du feu nourri des mitrailleuses allemandes, il vivait toujours dans une autre sorte de guerre, mais cette fois un conflit intérieur où l’ennemi n’était pas un soldat SS de la Wehrmacht, mais plutôt des affreux souvenirs et des images d’horreur indescriptibles.

Malgré tout Conrad avait le sourire facile, un sens de l’humour taquin et un esprit vif. Jusqu’à l’hiver dernier, malgré son âge avancé, il était toujours extrêmement intéressant même fascinant de s’assoir près de lui et d’échanger sur différents sujets. Parler de la guerre bien sûr, mais aussi de la vie aux Îles dans les années 30 et 40 l’époque, comme il le disait, pendant laquelle les Madelinots, pratiquement coupés du monde extérieur, n’avaient que la mer en partage. Mon voisin a quitté cette terre où malheureusement des humains innocents subissent toujours les horreurs des conflits et des guerres pour un endroit où, j’ose espérer, il n’y que la paix et pour lui qui s’est battu fièrement pour ramener la paix dans le monde à partir du 6 juin 1944 on ne peut que lui souhaiter une paix éternelle.

Depuis qu’on était voisin, tous les 11 novembre, je me faisais un devoir de traverser chez mon ami Conrad pour lui dire MERCI SOLDAT LANDRY… je vais continuer de le faire, dans ma tête, en me rappelant à quel point j’avais un voisin vraiment EXCEPTIONNEL! »

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