Conrad Landry et la Normandie

| octobre 14, 2014

En marge des activités commémorant le 70e anniversaire du débarquement de Normandie s’est déroulée une autre activité, aux Îles-de-la-Madeleine (Québec), rendant hommage à un vétéran madelinot de 97 ans. Le 13 juillet 2014, M. Conrad Landry a reçu des mains du Président du conseil général de la Manche, M. Jean-François Legrand, de passage dans l’archipel du fait d’un jumelage, une médaille renfermant du sable des plages de Normandie.

Lorsque j’ai entendu parler de cet évènement, j’ai eu envie de rencontrer M. Landry et d’en savoir plus sur lui, sa volonté de quitter les Îles-de-la-Madeleine pour défendre un pays qu’il ne connaissait pas, sa version de la guerre et son retour à la vie normale. J’étais loin de me douter à quel point M. Landry a un parcours atypique et une mémoire incroyable.

Ce fut un moment dépassant le temps et l’espace. Trois heures passées avec Conrad Landry et avec son épouse, Joan Smideley, rencontrée en Angleterre, à leur poser des questions, à écouter leurs réponses, à essayer de comprendre, de me transposer. Une leçon de vie, d’humanité et d’amour.

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C’est Conrad qui a commencé son récit. Conrad est né aux Îles-de-la-Madeleine en 1917. Dans ce temps, l’archipel madelinot c’était l’éloignement et l’autonomie totale. Pas de salaire, mais la nécessité de travailler pour subvenir aux besoins pour une année entière. Pêche, élevage, culture, jardin, le tout pour manger l’hiver. Puis la guerre est arrivée, il n’y avait pas d’avenir aux Îles-de-la-Madeleine et des hommes se sont dits qu’en s’enrôlant dans l’armée ils voyageraient, verraient du pays et auraient un salaire. Ils sont partis à quatre. Quelques semaines d’entrainement à Valcartier, quelques mois au Nouveau-Brunswick, quelques journées de congé pour laisser les soldats dire adieu à leurs familles et amis et le grand départ, la traversée de l’Atlantique et déjà la peur de se faire mitrailler ou torpiller. Puis l’arrivée en Angleterre en 1941 et 3 années d’entraînement.

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Les années ont passé, les rumeurs allaient bon train concernant un débarquement, mais personne ne savait ni quand, ni où. Le 5 juin 1944, on leur a demandé de charger les bateaux, d’emmener leurs bardas. Ils sont montés à bord. Les bateaux sont partis, il y en avait à perte de vue. Puis l’annonce : les hommes débarqueront le lendemain matin sur les côtes françaises, en Normandie. Les estomacs se sont noués.

6 juin, arrivée à Bernières le matin, avec le régiment de la Chaudière, contrairement à son voisin de gauche, Conrad n’a pas sauté sur une mine en descendant du bateau et il a eu le temps de se mettre derrière un mur de pierres pour se protéger des balles.

Il a ensuite sauté dans le temps pour m’amener jusqu’à Carpiquet où il y a eu une bataille de 5 jours et 5 nuits sans arrêt. Les hommes étaient à bout. Le 5 juillet, la veille de rentrer dans Caen, un véhicule allemand a tiré sur le sien et l’a fait sauter. Il a été projeté et a pris un coup à la tête qui lui a fait perdre un œil. D’autres lésions internes se réveilleront également plus tard. Mais il était en vie et il fallait prendre Caen. Les bombardements ne cessaient pas sur la ville et Conrad se rappelle parfaitement que, si les bombardements aériens aidaient les hommes au sol, ils ont détruit une ville et les civils qui n’avaient pas fui.

Quelques semaines de convalescence plus tard, puis la poursuite de la guerre en Hollande et en Allemagne, et la fin de la guerre a enfin été déclarée le 8 mai 1945.

Conrad est rentré en Angleterre et il a immédiatement épousé Joan qu’il avait rencontrée avant le débarquement. Il a dû repartir pour occuper l’Allemagne quelques mois. Puis ils sont repartis pour rejoindre les Îles-de-la-Madeleine, terre natale de Conrad.

Ils ont quitté une Europe des plus meurtries pour se réfugier sur une terre où la guerre n’avait pas fait trop de ravage. Plus d’arme, plus de bruit, plus de bombardement, plus de risque. Un environnement tranquille mérité pour essayer de vivre avec leurs souvenirs d’une jeunesse remplie de violence et d’angoisse. L’angoisse de ceux qui se souviennent dire au revoir à des amis ou à de la famille sans savoir s’ils les reverront un jour. L’angoisse de celle qui a attendu une lettre entre juin et août 1944, car les soldats étaient loin d’avoir le loisir d’écrire pour confirmer qu’ils étaient encore en vie.

Aujourd’hui Conrad a 97 ans et fait partie des derniers vétérans qui sont encore là pour témoigner. Joan a 87 ans et veille sur lui. On sent qu’après tant d’années et après tant de difficultés, ils comptent l’un sur l’autre et on se demande comment ils pourraient vivre l’un sans l’autre.

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Ils ont eu une vie peu banale et ils m’ont vraiment touchée à me partager une partie de leur vie et leur version de l’Histoire. L’Histoire racontée par des gens qui l’ont vécu et non par un professeur dans le seul et unique but de décrocher son bac.

La vie est faite de rencontres et celle-ci était unique. Je remercie le hasard de m’avoir fait croiser ce couple qui a tant à partager.

Elena Haratsaris, 26 ans
Née à Caen
Résidente au Québec depuis 7 ans

Photos militaire du M. Landry prêtées par Le Projet Mémoire, Canada.

 

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