Le Canada durant la seconde guerre mondiale

Événements

Le NCSM Assiniboine et la destruction de U-210

Complété en 1932, le destroyer de classe River NCSM Assiniboine a d'abord servi dans la Royal Navy sous le nom de HMS Kempenfelt. Le 19 octobre 1939, il est transféré à la Marine royale du Canada avec laquelle il participe à de nombreuses missions d'escorte. En juin 1945, « Bones » est utilisé pour rapatrier les troupes canadiennes. On le retire de la circulation le 8 août 1945.

Complété en 1932, le destroyer de classe River NCSM Assiniboine a d’abord servi dans la Royal Navy sous le nom de HMS Kempenfelt. Le 19 octobre 1939, il est transféré à la Marine royale du Canada avec laquelle il participe à de nombreuses missions d’escorte. En juin 1945, « Bones » est utilisé pour rapatrier les troupes canadiennes. On le retire de la circulation le 8 août 1945.
Ministère de la Défense nationale / Archives nationales du Canada, PA-135967.

En août 1942, le destroyer NCSMAssiniboine, qui faisait partie du groupe d’escorte C-1, fut chargé de protéger le convoi SC-94, qui devait quitter Sydney, en Nouvelle-Écosse, pour le Royaume-Uni. Ce convoi fut attaqué à plusieurs reprises par une meute de U-boote et 11 de ses 33 navires furent torpillés et coulés.

Dans l’après-midi du 5 août, l’Assiniboine et deux corvettes reçurent l’ordre d’aider six traînards à rejoindre le convoi; il était malheureusement déjà trop tard pour le SS Spar : le navire avait été torpillé et une colonne de fumée s’échappait de la coque. L’Assiniboine tenta en vain de retrouver l’assaillant. Le 6 août, le U-210 est repéré en surface, caché par la brume. Et la poursuite s’engage pour de bon. Voici le rapport du l’officier commandant l’Assiniboine, le lieutenant-commandant J. H. Stubbs, MRC.

Source : Ministère de la défense nationale, Direction Histoire et patrimoine, 1650-U-210.

SECRET

10 août 1942

De: Officier commandant NCSM Assiniboine
À:   Capitaine (D)
St. John’s, Terre-Neuve
Copie: Direction de la lutte anti-sous-marins


S.C. 94 – RAPPORT DE MOUVEMENTS DU NCSM ASSINIBOINE


Le U-boot allemand U-210 vu du pont du destroyer NCSM Assiniboine, le 6 août 1942.

Le U-boot allemand U-210 vu du pont du destroyer NCSM Assiniboine, le 6 août 1942.
Photo par G.E. Salter. Ministère de la Défense nationale / Archives nationales du Canada, PA-037443.

SECTION I – 5 AOÛT 1942

Visibilité maximum, mer 11, vent S.E.-2.
Tous temps en G.M.T.

À 13 :50, HMS Primrose a donné ordre à Assiniboine de chercher vers le nord à contacter HMS Orillia et Nasturtium et six traînards du SC-94. Ils ont été aperçus vers 1640; course modifiée pour s’en approcher. À ce moment, ils étaient à 358°, à 17 milles du gros du convoi.

1. À 16 :50, alors que nous étions encore à six milles, j’ai observé grosse colonne de fumée s’élevant d’un des navires. J’ai augmenté la vitesse à 20 nœuds. Peu après, j’ai reçu un message radio de l’Orillia, que SS Spar avait été torpillé. On signalait aussi que le sillage de la torpille observé par le Nasturtium venait de l’avant. La direction du navire à ce moment était 075°, vitesse 7 nœuds.

Assiniboine manoeuvres to ram U-210.

Assiniboine manoeuvres to ram U-210.
Ministère de la Défense nationale / Archives nationales du Canada, PA-144289.

2. Lorsqu’à deux milles et demi du Spar, à 17h14, la vitesse fut réduite à 15 nœuds pour augmenter l’efficacité de l’ASDIC. Le Spar coula alors par la proue, montrant qu’il avait été touché à l’avant. Je m’approchai à deux milles à l’est de l’épave. Quand il fut à 255°, je changeai le cap pour 075° pour remonter le sillage. L’Orillia et le Nasturtium lancèrent des grenades sous-marines à proximité du convoi qui avait mis le cap vers le nord.

3. À 17h20, le Nasturtium entreprit des recherches au voisinage de l’épave pour recueillir des survivants. J’ordonnai à l’Orillia de fouiller un secteur au nord de l’épave. Les recherches entreprises par l’Assiniboine apparaissent sur le relevé ci-joint. J’arrivai trop tard sur les lieux pour organiser les trois navires d’escortes pour une recherche en règle.

4. À 18h10, l’Orillia et le Nasturtium rejoignirent le convoi et l’Assiniboine poursuivit les recherches jusqu’à huit milles de l’épave, sans résultat.

5. À 19h05, un objet fut localisé à 140°, à environ six milles, apparemment un kiosque. Nous nous sommes dirigés vers lui mais il s’avéra que ce n’était qu’une embarcation de sauvetage.

6. À 19h20, à 330° et trois milles de l’épave, j’ai observé une grande gerbe d’eau suivie de bulles, droit devant à environ 2000 yards. D’abord, je crus à un sous-marin qui faisait surface, puis replongeait à la verticale avant d’être complètement émergé, mais l’ASDIC n’enregistra aucun bruit de ballast et ne détecta aucun contact.

7. La fumée des deux sections de SC-94 était particulièrement dense et pouvait être vue à 30 milles.

8. L’Assiniboine rejoignit finalement le convoi à 22h30.

9. Le SS Spar fut torpillé à 052°13′ N et 043°14′ W.

SECTION II – 6 AOÛT 1942

En position B, DE 7.
Course du convoi : 068°, vitesse 7 nœuds

Visibilité 8 milles.

1. À 11h25, un objet fut observé à l’horizon à 029° et environ six milles. J’en informai lePrimrose et poussai à 22 nœuds pour aller voir. L’objet fut rapidement identifié comme étant bel et bien un kiosque, qui changea de cap en s’éloignant.

2. À la suggestion de l’officier A/S [Anti-sous-marins] de groupe, je mis le cap à environ 100° à tribord du U-boot pour le forcer à prendre sur bâbord après avoir plongé. Je considérai que c’était un bon conseil car trop souvent dans ces circonstances, lorsqu’on parvient au lieu de plongée, on ne dispose d’aucune indication sur le cap à prendre ensuite.

3. Trois salves furent tirées sur une étendue de 012°, à 11h37. La première tomba à droite, la seconde à gauche. Avant la troisième, le U-boot mis le cap à bâbord et plongea. LeDianthus fut envoyé pour aider à la chasse. Comme l’Assiniboine était le premier sur les lieux, et que l’officier A/S de groupe était à notre bord, le Dianthus nous demanda de mener la recherche.

4. L’Assiniboine arriva à proximité du point de plongée à 11h57, puis le cap fut mis sur 330°, qui était le dernier estimé du cap du U-boot avant qu’il ne plonge. Tenu jusqu’à 12h13; ce fut le point le plus éloigné par rapport à la position.

L'incendie causé par le feu de l'ennemi menace le pont d'où Stubbs et ses officiers dirigent le combat.

L’incendie causé par le feu de l’ennemi menace le pont d’où Stubbs et ses officiers dirigent le combat.
Ministère de la Défense nationale / Archives nationales du Canada, PA-184007.

5. Le Dianthus approchait par bâbord et à 12h13 signala un contact avec un sous-marin, contact qui fut perdu peu après. Nous avons mis le cap sur lui et presque tout de suite obtenu un contact à 600 yards, à 155°, sur 15°. Un effet hydrophonique fut rapporté mais il apparut par la suite qu’il avait été causé par l’augmentation de notre propre vitesse. Le contact n’était certainement pas notre propre sillage parce qu’il y avait des recoupements avérés. L’attaque fut menée avec une salve de dix grenades réglées à 100 et 225 pieds. Un récit détaillé de ces attaques est joint.

6. Le Dianthus nous rejoignit et détecta un contact. Il passa à l’attaque, l’Assiniboineagissant comme guide. Ces attaques terminées, l’Assiniboine repris son tour, lançant une salve de dix grenades réglées à 150 et 385 pieds. Ni effet hydrophonique ni effet Doppler depuis la dernière attaque; le contact fut perdu. Des recherches furent entreprises avec le Dianthus tel que présenté sur le relevé II.

7. À 13h23, un contact RDF douteux fut établi à 270°, distance de 2 000 yards, qui fut perdu trois minutes plus tard. Le cap fut modifié vers cette direction, mais le contact ne fut pas confirmé.

8. À 17h12, le maître timonier aperçut un kiosque à 120°, à six milles, qui filait à grande vitesse. La visibilité à partir de ce moment était affectée par des bancs de brouillard et variait de huit milles à une encablure. Le U-boot plongea après dix minutes. J’en informai le Dianthus et m’approchai du point de plongée à 22 nœuds.

9. Aucun contact; nous avons mené la recherche avec le Dianthus tel qu’indiqué sur le relevé II ci-joint.

10. Le convoi était tout juste visible au nord-est, à environ 12 milles. Encore une fois nous avions à résoudre la question de la direction prise par le sous-marin. Apparemment, dans l’avant midi, il avait mis le cap sur le convoi et, dans l’espoir qu’il ait refait la même chose, j’organisai la recherche dans cette direction

11. À 18h36, alors que nous exécutions justement avec le Dianthus un virage « Edward Isaac » à tribord, avec une visibilité de 200 yards, un contact RDF. fut détecté à 270°. Presque immédiatement, un U-boot fut aperçu à cette position, à l’arrêt mais pointant à 345°. Il changea de cap, prit immédiatement de la vitesse, et nous le perdîmes dans le brouillard. Nous tirâmes quand même une salve dans sa direction. Un effet hydrophonique fut entendu alors à 300°; j’augmentai la vitesse mais fis une mauvaise estimation de la distance parcourue et, croyant que nous avions dépassé sa position, je crus son cap à 345°.

12. Dès l’observation, la position et la distance avaient été reportées. En jetant un coup d’œil sur les relevés, je compris mon erreur et remis le cap à 190°. Le Dianthus était maintenant hors de vue, la visibilité étant seulement de 600 à 800 yards. L’équipage était aux postes de combat.

À quelques mètres de distance, U-210 tente de plonger.

À quelques mètres de distance, U-210 tente de plonger.
Ministère de la Défense nationale / Archives nationales du Canada, PA-037444.

13. À 18h50, un contact RDF fut établi à 35° sur le quart tribord avant, à 1200 yards. Nous nous sommes approchés à toute vitesse et l’avons aperçu environ une minute plus tard. Malheureusement, à partir de ce moment, il n’existe aucun relevé des temps, des changements de cap ou des tracés.

14. Je m’approchai du sous-marin pour l’éperonner à pleine vitesse, ayant rétracté le dôme de l’ASDIC et préparé une salve de grenades sous-marines aux 50 pieds. Il ouvrit le feu de tous ses canons et pendant quelque 35 minutes l’engagement se poursuivit à bout portant, à une distance de 100 à 300 yards. Un incendie du second degré se déclara à tribord, à la naissance du gaillard d’avant et se propagea presque à la passerelle et à travers l’infirmerie. L’ennemi tentait constamment de se défiler et je fus forcé de faire marche arrière toute avec le moteur intérieur pour l’empêcher de se faufiler à l’intérieur de notre cercle, ce qu’il essayait évidemment de faire.

15. À cette distance, il était impossible d’incliner suffisamment les canons de 4,7 pouces, mais je donnai l’ordre que l’on continuât à tirer, plus pour garder les équipes de canonniers occupées alors qu’ils étaient sous le feu ennemi, que dans l’espoir d’atteindre la cible. On réussit cependant à toucher le kiosque.

16. Pendant la plus grande partie de l’engagement, nous étions si près que je pouvais distinguer le commandant de bord dans le kiosque qui se penchait pour donner des ordres à la timonerie. Une équipe de canonniers apparut sur le pont, qui tenta de rejoindre le canon avant mais nos salves répétées de 0,5 les en empêchèrent.

17. Nous l’avons manqué de justesse à trois ou quatre reprises. Les officiers quittèrent le kiosque pour plonger. Nous avons profité de quelques secondes pendant lesquelles il suivait une course régulière pour l’éperonner juste à l’arrière du kiosque. Il était en fait en train de plonger à ce moment-là.

L'étrave de l'Assiniboine frappe U-210.

L’étrave de l’Assiniboine frappe U-210.
Ministère de la Défense nationale / Archives nationales du Canada, PA-037445.

18. Je virai le plus rapidement possible pour le retrouver alors qu’il émergeait, un peu plus sur notre poupe. Il tirait encore et filait 10 nœuds. Après une petite manœuvre, nous l’avons éperonné à nouveau, bien en arrière du kiosque. Nous avons tiré une salve peu profonde de grenades sous-marines au passage, de même qu’un obus de 4,7 pouces du canon « Y », qui l’atteignit directement à la proue. Il coula par l’avant en moins de deux minutes.

19. Le Dianthus sortit du brouillard juste à temps pour le voir disparaître. Les cris qu’ont poussés les hommes de nos deux bateaux ont dû faire peur aux sous-marins allemands dans un rayon de dix milles…

20. Dix prisonniers furent recueillis par l’Assiniboine, 28 par le Dianthus, dont six furent par la suite transférés sur l’Assiniboine. Pendant qu’on les séparait, les prisonniers ont à plusieurs reprises crié « Heil! », le plus fort possible. Une fois à bord, les officiers, au nombre de deux, et les hommes furent séparés.

21. Les pertes encourues se montent à un homme parmi les matelots, un officier et douze hommes blessés. Le blindage du navire a été percé en une douzaine d’endroits sur la ligne de flottaison, les boucliers des canons, la passerelle, le télémètre, les cheminées, et la plate-forme des projecteurs. Plusieurs balles ont atteint la timonerie; ce qui peut expliquer l’absence de relevés de mouvements pour cette partie de l’engagement.

Des survivants du U-210 sont amenés à bord de l'Assiniboine.

Des survivants du U-210 sont amenés à bord de l’Assiniboine.
Ministère de la Défense nationale / Archives nationales du Canada, PA-116282.

22. Tous les compartiments sous la ligne de flottaison à l’arrière des cales à provisions ont été inondés et des étais supplémentaires ont été mis en place. Les systèmes A/S et RDF étaient hors d’usage de même que les circuits des canons et plusieurs circuits d’éclairage. Il est remarquable que deux des instruments les plus délicats à bord, la planche à relevés et le gyroscope soient intacts. Dans ces circonstances, je décidai qu’il fallait rentrer à St. John’s sans tarder.

23. Je crois que le sous-marin n’a pas plongé parce qu’il espérait nous échapper grâce au brouillard, la visibilité durant l’engagement étant toujours inférieure à 500 yards. De plus, les nuages de fumée et les fusées éclairantes tirées de notre flanc tribord ont pu lui faire croire que nous étions sérieusement touché. On peut aussi penser que nous avons atteint le sous-marin durant l’avant-midi avec nos grenades et qu’il était en train d’effectuer des réparations, il ne souhaitait pas plonger en cas d’urgence. Le relevé montre qu’entre la première observation à 11h25 jusqu’au naufrage, le U-boot a maintenu pratiquement un cap constant à 025°.

24. Une copie des manœuvres durant l’engagement est jointe.

25. L’équipage s’est conduit de façon irréprochable, même si c’était son baptême du feu.

26. Les photographies des derniers moments du sous-marin, prises par l’officier A/S, sont jointes; elles montrent clairement le coup porté directement à la proue et le naufrage.

Dommages infligés au canon A par le feu ennemi. Un artilleur a été tué à son poste et trois autres ont été blessés pendant l'attaque.

Dommages infligés au canon A par le feu ennemi. Un artilleur a été tué à son poste et trois autres ont été blessés pendant l’attaque.
Ministère de la Défense nationale / Archives nationales du Canada, PA-116284.

(J. H. Stubbs)
LIEUTENANT COMMANDANT M.R.C.
COMMANDANT DE BORD.