Le Canada durant la seconde guerre mondiale

Formations et armement

Les affaires civiles à Caen

Fantassin des Stormont, Dundas et Glengarry Highlanders armé d’un Schmeisser MP40 allemand cherchant dans les décombres des poches isolées de résistance après la prise de Caen, France, 10 juillet 1944 (Lieut. Ken Bell / MDN / BAC / PA-131403).

Après une série d’âpres batailles, les premières patrouilles anglo-canadiennes sont entrées le 9 juillet 1944 dans les rues jonchées de gravats de Caen. L’ancienne cité de Guillaume le Conquérant était dans un état post-apocalyptique. Les deux tiers de la ville étaient totalement détruits. Certains secteurs étaient entièrement coupés et isolés par des montagnes de décombres. Sur une population de 60 000 personnes au début de 1944, 25 000 résidaient encore dans la ville et approximativement 13 000, dans des abris de fortune et des cavernes. On recensait chez les civils près de 3 000 morts et 1 500 blessés. Des centaines de cadavres étaient éparpillés dans les rues et enfouis sous les décombres. Il n’y avait pas d’eau courante, ni installations sanitaires et électricité, à peine quelques fournitures médicales, et la nourriture se faisait rare. La population civile avait désespérément besoin d’aide et cette aide allait venir des Affaires civiles du 2e Corps canadien.

Les hommes des Affaires civiles (AC) étaient un peu particuliers. La plupart étaient trop âgés pour être officiers dans la lutte active (par exemple, le fonctionnaire principal des Affaires civiles à Caen était un Écossais de 52 ans) et nombre d’entre eux avaient été sélectionnés pour les Affaires civiles en raison de leur expérience dans le monde civil (banquiers, avocats, policiers, universitaires, etc.). La branche des Affaires civiles du 2e Corps canadien avait pour tâche de prendre soin de la population civile de Caen. Les officiers supérieurs alliés pensaient qu’ils n’interféreraient pas avec les opérations militaires des Forces alliées tant que les civils avaient de quoi manger, qu’on s’occupait d’eux et que leurs déplacements étaient surveillés. Ainsi, la préoccupation à l’endroit de la population civile était subordonnée au désir premier de continuer d’exercer des pressions sur les militaires allemands, qui se retiraient désormais dans le nord de la France. Caen, en fait, était la première grande zone libre rencontrée par les Affaires civiles canadiennes, à titre d’organisation, et deviendrait le terrain d’essai des premières pratiques. Les responsabilités des Affaires civiles du 2e Corps canadien couvraient plusieurs domaines : rétablissement de l’infrastructure municipale de base, approvisionnement en nourriture et en eau, soutien médical, application de la loi et maintien de l’ordre, et contrôle de la circulation des réfugiés à l’entrée et à la sortie de la ville.

L’éventail des responsabilités des Affaires civiles était extrêmement large, mais les deux tâches les plus difficiles étaient le maintien de l’ordre (application de la loi) et le contrôle des réfugiés. Dans une ville réduite à l’état de décombres, où tant d’habitants étaient sans abri et déplacés, le pillage était devenu un grave problème. Les Affaires civiles du 2e Corps canadien ont réquisitionné les combattants locaux de la résistance, puis organisé la gendarmerie et augmenté son effectif (la force de police locale) afin de lutter contre le problème. Les AC ont également intensifié la présence de la police militaire dans la ville et installé d’abondants panneaux d’interdiction, fournissant souvent des mises en garde et indiquant des pièges et des mines, afin de dissuader les éventuels pilleurs.

Même si cela a semblé fonctionner dans le cas des Français tentés par les pillages, les problèmes n’ont pas disparu; des pilleurs étant présents dans les rangs des soldats canadiens. La nourriture, le vin, les souvenirs et l’argent étaient les cibles les plus fréquentes. Dans un des incidents les plus graves, deux Canadiens brandissant des mitraillettes Sten ont attaqué un marchand de vin pour une barrique de son meilleur rouge. Compte tenu des préoccupations croissantes à cet égard, le colonel J. J. Hurley (responsable principal des Affaires civiles pour le 2e Corps canadien) a décidé de rendre la ville hors limites pour tout soldat non muni d’un laissez-passer. Ainsi, tout soldat à Caen non muni des documents appropriés pouvait s’exposer à des mesures disciplinaires militaires. Cela, combiné avec la présence accrue de la police dans la ville, a semblé enfin résoudre le problème.

Le contrôle des réfugiés était peut-être la tâche la plus difficile pour les hommes des Affaires civiles du 2e Corps canadien. Des dizaines de milliers de réfugiés s’entassaient dans les sous-sols, des abris de fortune faits de ruines et de débris, ou dans les divers réseaux de cavernes sous la ville (réseaux de cavernes utilisées depuis des siècles par les civils pour s’abriter des armées en maraude). À la mi-juillet, toute une série d’évacuations ont eu lieu, lors desquelles des groupes de réfugiés ont été conduits hors de la ville par les hommes des Affaires civiles (parfois transportés dans les véhicules militaires, parfois cheminant à pied). En fait, la ligne de front n’était qu’à quelques miles au sud de Caen jusqu’au 7 août, jour de l’Opération Totalize. Au cours de ces évacuations, le pilonnage de l’artillerie allemande et les bombardements de la Luftwaffe se sont poursuivis, entraînant la mort d’autres civils.

Soldat E.R. Saudie, No. 11 Provost Company, Canadian Provost Corps (C.P.C.), s’entretenant avec des civils français faisant la queue pour acheter leur ration de viande, Caen, France, 29 juillet 1944 (Lieut. Donald I. Grant / MDN / BAC / PA-162310.).

Les centres de réfugiés étaient installés au nord de la ville, loin des véritables combats. À partir de là, les réfugiés se dispersaient davantage dans la campagne normande. Quand, finalement, les combats à Caen ont cessé, le 20 juillet, bon nombre de réfugiés ont été autorisés à retourner par des couloirs rigoureusement établis afin de ne pas interférer avec le mouvement du personnel et des véhicules militaires se dirigeant vers la bataille de la poche de Falaise, une enclave plus au sud.

Caen était, de bien des façons, un terrain d’essai pour les activités des Affaires civiles au sein du 2e Corps canadien et, donc, de la première Armée canadienne. C’était le premier grand centre urbain où arrivaient les AC canadiennes et, de la sorte, la première occasion importante de mettre en pratique une bonne part de la formation que ces hommes avaient reçue.

Tout ne s’est pas déroulé comme sur des roulettes et les hommes ont tiré des leçons clés, par exemple la nécessité de centraliser le commandement des opérations des AC dans une zone urbaine, la normalisation de la politique sur les réfugiés entre les détachements compétents, l’affectation de plus de ressources pour l’instauration de la loi et le maintien de l’ordre, et une coopération plus efficace entre le détachement des AC et les unités combattantes. La doctrine et la pratique ont donc été corrigées en conséquence. Les Affaires civiles devaient continuer d’éprouver des difficultés dans le nord de la France, tandis que la première Armée canadienne poursuivait sa marche vers l’est pour libérer les ports de la Manche, notamment Le Havre, Boulogne, Calais et Dunkerque, et pourtant, l’expérience acquise à Caen allait offrir un modèle opérationnel important pour l’évolution et l’amélioration des pratiques des AC.

Le rôle des AC a été un rouage essentiel, mais souvent oublié, de la machine de guerre canadienne, veillant à ce qu’on s’occupe suffisamment des populations civiles pour limiter leur interférence avec la lutte en cours contre l’Allemagne nazie.

Liste de lectures de référence

  • Copp, Terry. Fields of Fire: The Canadians in Normandy, Toronto, University of Toronto Press, 2003.
  • Donnison, F.S.V. Civil Affairs and Military Government: Central Organization and Planning, Londres, Her Majesty’s Stationary Office, 1966.
  • Jackson, Julian. La France sous l’occupation (1940-1944) [Traduction de France. The Dark Years, 1940-1944, par Pierre-Emmanuel Dauzat], Paris, Flammarion, 2013.
  • Kennedy, Sean. The Shock of War: Civilian Experiences 1937-1945, University of Toronto Press, Toronto, 2013.
  • Knapp, Andrew. « The Destruction and Liberation of Le Havre in Modern Memory », War in History, vol. 14, no 4 (2007), p. 476-498.
  • Roberts, Mary Louise. D-Day Through French Eyes: Normandy, 1944, Chicago, University of Chicago Press, 2014.
  • Stacey, C.P. La campagne de la victoire : les opérations dans le nord-ouest de l’Europe, 1944-1945, Ottawa, Imprimeur de la Reine, 1960.
  • Taylor, Lynne. Between Resistance and Collaboration: Popular Protest in Northern France, 1940-1945, Londres, Macmillan Press Ltd., 2000.
  • Brown, Cindy. « To Bury the Dead and Feed the Living: Allied Military Government in Sicily, 1943 », Canadian Military History, vol. 22, no 3 (été 2013), p. 35-48.
  • Copp, Terry et Michelle Fowler. « Heavy Bombers and Civil Affairs: First Canadian Army in France, July-September 1944 », Canadian Military History, vol. 22, no 2 (2015).

Recherche et rédaction par David Borys, PhD