Au revoir Robert Lemanissier

Le Courseullais Robert Lemanissier vient de nous quitter (à gauche lors d’une rencontre avec Alain Stanké au CJB en 2013). Le 6 juin 1944, il avait vu débarquer les Canadiens et les Britanniques à Courseulles-sur-Mer. Le Centre Juno Beach vient de perdre un ami. Nous nous souviendrons de lui sur Juno.

Pendant quelques années, Robert Lemanissier est venu régulièrement au musée pour partager ses souvenirs sur Courseulles en temps de guerre. Il avait l’esprit vif et une grande mémoire. Son récit était sobre et sans artifice. Jamais il ne cherchait à s’attribuer un rôle valorisant, il restait factuel et son témoignage était précieux pour cette raison.

En 2009, notre équipe a eu la chance de procéder à une interview filmée de Monsieur Lemanissier. Il a alors livré beaucoup de détails sur son rôle pendant l’occupation et sur le débarquement du 6 juin 1944. Avec une franchise bouleversante, il a raconté qu’il n’avait jamais été un résistant, jamais été un collaborateur non plus même s’il avait travaillé pour les Allemands. Il avait juste été un jeune homme qui ne voulait pas combattre et qui faisait profil bas après son retour à Courseulles en février 1944 pour ne pas être envoyé en Allemagne. En parlant de son frère, revenu de Dachau en 1945 « très maigre, cheveux rasés, tenue rayée », Monsieur Lemanissier a dit : «  Quand j’ai vu l’état de mon frère et compris de quel enfer il revenait, je me suis posé des questions sur mon propre rôle et demandé si j’avais fait ce qu’il fallait ».

Monsieur Lemanissier nous laisse en héritage une belle leçon d’honnêteté et d’humilité, le témoignage d’un homme dans toute son humanité, sa simplicité, avec ses peurs, ses choix, ses doutes.

Dans les archives de notre musée, pour les générations à venir, le témoignage de Monsieur Lemanissier occupera une place de choix pour illustrer l’histoire d’un jeune homme de Courseulles pendant la Seconde Guerre mondiale.

Merci Monsieur Lemanissier pour ce précieux héritage.

 

Robert LEMANISSIER né en 1925 (19 ans en 1944). Courseullais

Interview du 10/09/2009 : propos recueillis par Nathalie Worthington/Bernard Szurek

Quand la guerre a été déclarée, j’avais 14 ans et j’étais à l’école des hauts fourneaux comme apprenti. On avait déjà des alertes de temps en temps et on nous faisait creuser des tranchées pour nous abriter. A l’exode en 1940, mon père travaillait dans une usine d’armement à Mondeville. Comme les Allemands avançaient, on est parti pour Toulouse, car mon père était réquisitionné. On a eu un accident vers Limoges mais, comme on faisait partie du convoi de la cartoucherie, un motard du convoi m’a conduit jusqu’à Toulouse. On est resté 15 jours, puis on est parti à « Monvoisin ». En août 1940, on est rentré à Caen avec un autobus de la cartoucherie. Mon père a continué à travailler à la cartoucherie qui était occupée par les Allemands. Il était moniteur pour les apprentis. Le reste de l’usine était fermé et utilisé par les Allemands.

A ce moment-là, j’ai quitté l’école des hauts fourneaux et j’ai travaillé à installer l’électricité dans les baraquements des Allemands au château de Beauregard et au château de Biéville. On était envoyé par les entreprises et on était surveillés par les Allemands. Les conditions de travail n’étaient pas tellement dures, mais on tirait au flanc. On travaillait le plus possible au ralenti, ce n’était pas de bon cœur. L’hiver on faisait un feu pour se réchauffer les mains. Les surveillants nous faisaient retourner au travail. Si nous avions reçu des coups de triques, il y aurait eu plus de désertion.

En 1942, j’ai travaillé pour un électricien de Courseulles qui, lui aussi, travaillait pour les Allemands. On a construit des baraquements à Maisy à côté d’Isigny. Puis je suis revenu à Courseulles et j’ai travaillé pour une entreprise qui construisait des blockhaus. Des camarades ont travaillé à Ver-sur-Mer. Quand on était dans une entreprise on n’avait pas le droit  de travailler pour les civils.

J’avais un copain, Bernard Martin, on jetait de temps en temps un rouleau de barbelés dans l’avant- port. Les chantiers étaient des monticules sur lesquels on mettait les bétonnières et le béton descendait tout seul. Les Allemands mettaient des coffrages en bois au début puis, comme cela n’allait pas assez vite, ils construisaient des murs en agglo qui servaient de coffrage  et les remplissait de ferraille à l’intérieur. On essayait de tricher sur le nombre de sacs de ciments, mais c’était difficile. Je me rappelle des bétonnières de l’entreprise Tacchi. Un jour, qu’il transportait des sacs de ciment, Mr Tacchi a ouvert sa benne en roulant et dit que c’était un accident.

J’ai travaillé aussi à Saint-Aubin-sur-Mer et Ouistreham. On a planté des barbelés à Saint-Aubin avant les blockhaus, c’était une corvée pour moi. A Saint-Aubin, un Allemand a été appelé pour partir en Russie et souvent ceux qui y étaient déjà allés se suicidaient, parce qu’ils ne voulaient pas y retourner. Ce fut le cas, cet  Allemand s’est suicidé et ils ont cru que c’était un crime, alors ils nous ont mis dans un champ jusqu’à 13h et là, ils ont établi qu’il s’agissait d’un suicide, alors ils nous ont relâchés.

A partir de 1943, les Allemands avaient subi beaucoup de pertes et ils prenaient ce qu’ils trouvaient. Il y avait des Russes et des Polonais, certains contre leur gré, d’autres dans l’armée allemande, l’organisation Todt.

Les Allemands démolissaient tout ce qui était en bordure de mer pour avoir du champ pour tirer  au canon : les deux jetées ont été détruites à Courseulles et plein de petites maisons. Ils utilisaient des tranchées entre les maisons du bord de mer pour circuler sans être vus. Il y avait çà et là des petites cabanes enterrées et couvertes d’une plaque de béton avec des munitions et des détonateurs qu’on récupérait. Les canons des bunkers de l’ile de plaisance étaient des petits canons, le plus gros était de calibre 88. Le sucre de Courseulles et les produits des fermes étaient réquisitionnés par les Allemands.

J’ai travaillé au petit block qui est à l’entrée de Saint-Aubin, puis un autre. J’ai demandé à aller à Ouistreham et j’ai travaillé à la démolition du casino. En récupérant des tuiles et des poutres, j’ai reçu une poutre sur l’épaule. Cette blessure sérieuse m’a permis d’être envoyé en zone libre. Je suis revenu de la zone libre en février 1944 et je suis resté chez ma tante à Courseulles. Cette époque nous a paru longue. Voir passer les avions nous remontait le moral.

De retour à Courseulles en février 1944, il y avait encore des travaux de fortification en cours : rue de la Redoute, un fossé piège à tank. Jusqu’en juin 1944, je ne sortais pas beaucoup pour ne pas me faire repérer. On croyait ferme au débarquement. Un Tchèque incorporé dans l’armée allemande est venu boire un café le 4 juin. Les Allemands s’attendaient au débarquement, mais ils ont été surpris que ça soit ici en Normandie.

Le 6 juin 1944, j’étais rue de Bernières. Dans la nuit on entendait des bombardements plus continus et intenses que d’habitude. Vers 4h30 du matin on a déjeuné et mon oncle et ma tante sont sortis de la maison et se sont réfugiés dans une petite cabane et ils sont restés là. Moi, j’avais 19 ans, je suis sorti dans la rue et vers 6h30, j’ai vu la plage de la fenêtre d’une voisine, mais on ne voyait que de la fumée et les flammes du départ des obus. Un obus est tombé devant moi derrière un mur, je suis parti en courant dans une tranchée. On était environ 25 personnes à attendre. Les chevaux ont été tués dans l’herbage et les écuries. La maison de ma tante a été démolie. J’avais fait faire un costume pour une communion, il a été coupé en deux et projeté dehors.

Vers 8h, j’ai vu les premiers libérateurs. Le ressenti au premier contact, ça a été la frousse. Le premier Canadien nous a mis en joue et nous a laissé sortir quand il a vu les femmes et enfants. Le soldat nous a dit de rentrer. On entendait tirer dans le haut du pays. C’était pratiquement fini à 9h. Quelques combats l’après-midi avec des Allemands qui s’était cachés. Deux Allemands sont allés se cacher dans la cave d’une laveuse de linge et ont demandé qu’elle intervienne auprès des Alliés pour éviter qu’ils soient tués. Les Allemands ont été pris et tués dans la rue. Les corps de 8  Allemands ont été mis rue du Temple. J’ai visité la « Kommandantur »  en face du château, il y avait aussi des cadavres d’Allemands. Il y a eu très peu de prisonniers.

Les premiers Canadiens parlaient anglais. Ce 6 juin, j’ai vu les chars des Canadiens. Je suis allé vers la plage vers 11h, mais on a dégagé car on gênait le débarquement. Quelques jours après on pouvait y aller. On allait récupérer des conserves vers le port. Les relations étaient très bonnes avec les soldats.

On a été chez Mme Divet, rue Dr Tourmente, où j’ai dormi 2 ou 3 nuits. La nuit, les avions Allemands venaient et lançaient des bombes anti personnelles qui envoyaient des éclats pour tuer la troupe. Il y avait environ  900 habitants à Courseulles, mais près de 10 000 soldats alliés.

La nuit j’allais dans les tranchées avec des Anglais. Le 14 juillet, premier match de football France Angleterre. En août je me suis engagé à Bayeux, j’ai appris à conduire des camions anglais et canadiens et j’ai participé à des convois de matériels entre les camps de stockage dans la Manche et ici. Il y avait une quantité énorme de matériel qui arrivait, mais tout été bloqué à cause de la bataille de Caen.

J’ai pu aller à Saint-Aubin-d’Arquenay. Les gens y ont souffert plus qu’à Courseulles où les Alliés pensaient qu’il n’y avait personne, alors qu’en réalité Courseulles n’a jamais été évacué. Après le débarquement, le port était beaucoup utilisé. Les gens ont été contents du débarquement allié, malgré les démolitions.

Après la guerre j’ai travaillé comme électricien à la cartoucherie et ensuite dans la découpe de ferraille, c’était plus rentable avec les péniches et toutes sortes de matériel. On utilisait des explosifs pour enlever le sable. Un jour un morceau de ferraille a été projeté et a fait un trou dans la maison des Canadiens à Bernières. Sur la digue de Saint-Aubin, il y avait un dépôt de gâteaux, avec l’explosion de désensablage, les vitres ont volé en éclats.

J’avais caché la carabine d’un voisin dans un tube avec de l’huile qui a été enterré. Je l’ai récupérée après la guerre. J’ai gardé quelques bricoles des Alliés : boîtes de biscuits, caisse de nourriture, caisse à munition. On a récupéré aussi des tanks qui marchaient encore et on en a transformé un en grue.

En 1951, je suis parti de Courseulles pour Paris et je suis revenu pour la retraite.

Mon frère est parti en Allemagne pour travailler dans un garage et il a touché une prime de 1 000 francs. Il a essayé de s’enfuir, mais a été pris avec d’autres et ils ont fini la guerre à Dachau.

Mon frère est revenu en 1945 : très maigre, cheveux rasés, tenue rayée. J’avais été conduit à l’hôpital Percy et c’est là que j’ai retrouvé mon frère. Alors, je me suis posé des questions sur mon propre rôle…

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