Le Canada durant la seconde guerre mondiale

Événements

Politique stratégique de Western Approaches

Musée canadien de la guerre, archives, 19700068-008

SECRET

De:        LE COMMANDANT EN CHEF, WESTERN APPROACHES
Date:    27 avril 1943
Pour:    TOUS LES NAVIRES D’ESCORTE BRITANNIQUES ET CANADIENS RELEVANT DE  WESTERN APPROACHES COMMAND, Y COMPRIS LES GROUPES DE SOUTIEN

Objet:    POLITIQUE STRATÉGIQUE DES ABORDS OUEST

La note de service ci-jointe, détaillant la politique stratégique de Western Approaches Command est rédigée dans un but d’information et de conseil.

[signé Max Horton]

A M I R A L

OBJECTIF

L’objectif, tel que précisé dans les ACIs, est le suivant :

«  Le premier objectif de l’escorte est d’assurer que le convoi sous sa protection parvienne à destination sain et sauf et à temps.  »

Le refus de l’engagement n’empêchant pas d’atteindre l’objectif primaire devrait donc être la première tactique envisagée. Cependant lorsqu’on envisage de refuser l’engagement, on doit aussi prendre en compte la nécessité de réduire le temps passé dans des eaux hostiles et l’intérêt d’atteindre une zone protégée par une couverture aérienne.

COMMENTAIRES SUR L’OBJECTIF DÉFINI CI-DESSUS

2. L’objectif tel que défini ci-dessus a été passablement critiqué comme étant trop défensif. On a également suggéré d’assigner aux groupes de soutien un objectif différent, la destruction des U-boote. En gros, les arguments avancés par les partisans des approches défensives et offensives se résument ainsi :

Approche défensive Si les liaisons commerciales peuvent être maintenues par le passage régulier des convois dans des conditions de sécurité acceptables, la guerre pourra être gagnée par d’autres moyens. De plus, les difficultés des U-boote à atteindre leurs objectifs saperont le moral des équipages et affaibliront leur détermination.
Approche offensive Si les U-boote ne sont pas détruits, leur nombre ira en augmentant au point que la simple différence d’effectifs rendra la résistance impossible. Le moral de leurs équipages restera bon tant qu’on ne parviendra pas à leur infliger des pertes substantielles; entre temps, leur ardeur à combattre demeurera exceptionnelle.

QUELQUES FACTEURS QUI AFFECTENT NOTRE POLITIQUE

3. Le sous-marin est un type de navire extrêmement difficile à localiser. Il n’est donc guère possible de le débusquer et de l’attaquer sur un vaste secteur sans employer des effectifs et des efforts considérables. On devra donc ne l’attaquer que dans les secteurs où il est susceptible de se trouver en concentration suffisante : près de ses bases, aux abords des convois, dans les zones d’approche de ses bases, dans les secteurs où le renseignement indique qu’il peut se trouver en nombre.

4. Le moral des hommes de la marine marchande commence à montrer des signes d’affaiblissement; il n’est donc pas souhaitable d’adopter une politique qui considérerait comme acceptable la perte de navires marchands, sous prétexte que cela signale la présence de sous-marins ennemis et expose ceux-ci à une attaque.

5. Les U-boote sont particulièrement vulnérables aux attaques aériennes, contre lesquelles ils n’ont – pour le moment – aucun moyen de défense satisfaisant. Leur stratégie de lutte anti-aérienne n’est pas encore établie et ils préfèrent éviter tout contact avec des avions ennemis, si cela est possible.

6. Forcer l’ennemi à plonger, tactique que l’on tenait auparavant pour la meilleure, ne semble plus considéré de façon aussi favorable. Il est souvent plus facile d’attaquer les U-boote quand ils sont en surface et, si le navire d’escorte peut atteindre une vitesse suffisante, il est sans doute préférable de tenter de garder l’ennemi en surface le plus longtemps possible. Les ASDICs ne sont plus la seule arme contre les sous-marins.

7. La stratégie offensive de l’ennemi contre nos convois se modifie constamment, sans doute à la suite des mesures que nous avons prises pour la contrer, et suite à la mise en place d’équipements nouveaux. Il est essentiel que nous aussi, nous modifions nos tactiques pour faire face à de nouvelles formes d’attaques. Il y a un an, l’ennemi concentrait surtout ses efforts sur des attaques nocturnes et en surface, et il a obtenu au début des succès incontestables avec cette méthode. L’emploi de fusées éclairantes et de la radiodétection (R.D.F.) l’ont peu à peu forcé à abandonner ces tactiques, mais on peut penser que ce sont encore celles-là qu’il choisira s’il croit avoir des chances raisonnables de succès. C’est pourquoi on considère qu’il n’est pas souhaitable de supprimer complètement l’usage des fusées éclairantes. Les dispositions en vigueur pour la nuit, telles que précisées dans les ACIs, servaient essentiellement à établir un écran anti-détection radio autour du convoi pour empêcher justement ces attaques nocturnes en surface. L’opération Raspberry fut conçue pour mettre au point une tactique efficace contre les sous-marins après qu’ils ont frappé.

On doit cependant noter que presque tous les sous-marins coulés durant la dernière année ont été repérés et attaqués avant qu’ils aient pu eux-mêmes lancer leur attaque; il n’y a eu que très peu de cas où un sous-marin ait pu être détruit après qu’il ait attaqué. C’est sans doute dû au fait que, avant l’attaque, le sous-marin est tenu de suivre une certaine course et de se comporter d’une certaine manière s’il veut atteindre son objectif, alors qu’après l’attaque, il a toutes possibilités pour s’échapper.

8. Ces derniers mois, il y a des indices certains que la stratégie ennemie se modifie. Les faits suivants en sont la preuve :

(1) Tous les U-boote qui prennent contact avec un convoi font des efforts désespérés pour se placer à l’avant de celui-ci. Le but de cette manœuvre semble être de leur permettre d’attaquer en plongée si l’attaque en surface ne semble pas possible ou si, au cours de l’engagement, nos forces de surface ou nos forces aériennes les obligent à plonger.
(2) Ils profitent de la confusion créée par une première attaque pour permettre à d’autres U-boot de s’approcher à leur tour sans être détectés. Ainsi, même si la première attaque est conduite en plongée ou en émergeant à l’intérieur du cadre, les attaques subséquentes peuvent se produire en surface, par franchissement du cadre.
(3) Les attaques en plongée ou l’approche en plongée sont beaucoup plus fréquentes qu’auparavant.
(4) Le plus souvent, les U-boot repérés alors qu’ils s’approchaient d’un convoi de nuit et repoussés par les navires d’escorte, ne tentent pas de nouvelle attaque au cours de la même nuit. Cela peut être dû à un manque de détermination ou au fait qu’ils se sont trop laissés distancer par le convoi.

NOTRE STRATÉGIE

9. Quelle stratégie devrions-nous adopter pour répondre à celle de l’ennemi? Revenons encore une fois à l’objectif énoncé. Le but de l’escorte rapprochée est de permettre au convoi d’atteindre sa destination sain et sauf et à temps. Cela ne signifie pas que cet objectif ne peut être atteint que par des mesures défensives, mais cela implique qu’un degré raisonnable de protection doive être assuré au convoi. On doit accepter aussi que notre stratégie exclut l’utilisation des navires marchands comme «  appâts  ». C’est essentiellement une question de nombre. Quelle que soit la forme d’engagement envisagée, la question de l’importance des forces ennemies doit jouer un rôle primordial dans le choix qui sera fait d’une attitude défensive ou offensive. Dans des cas exceptionnels, lorsque le nombre de navires d’escorte est très restreint, on adoptera un rôle essentiellement défensif, limitant les actions offensives à celles qui peuvent être menées à proximité du convoi.

Nous diviserons la présentation du problème en deux volets : (1) De nuit; et (2) De jour.

1. De nuit

10. On peut considérer que notre stratégie devrait être de disposer une partie raisonnablement importante de nos effectifs en sorte de prévenir une attaque contre le convoi, et d’utiliser l’excédent des forces pour des opérations offensives.

11. Quant à définir ce qui constitue cette «  partie raisonnablement importante  » devant être allouée à la défensive, cela dépend des circonstances; mais on considérera que le nombre de navires ainsi utilisés devrait être de six à huit. Dans certaines circonstances, et lorsque la menace ennemie n’est pas considérable, ces navires pourront servir à mener des sorties contre l’ennemi, mais ne devront jamais s’éloigner du convoi si la présence de plus d’un sous-marin est avérée dans le secteur. La disposition de ces effectifs devra être telle que l’on puisse assurer une couverture R.D.F. complète, avec une concentration des forces dans les secteurs où une attaque est la plus probable. Ce secteur peut être de taille variée, mais, selon la présente stratégie, devrait être situé à l’avant du travers du convoi.

12. Si en dépit de ces mesures, l’ennemi réussit à lancer une attaque, tous les efforts devront être faits pour localiser et couler le U-boot qui a mené l’attaque, au moyen d’une recherche offensive dans les zones où sa présence est la plus probable. On prendra soin cependant de ne pas exposer inutilement le convoi à l’attaque d’autres sous-marins qui auraient pu s’approcher sans dommages.

13. À ce sujet, un récent rapport montre que les U-boot ont tendance à se suivre à la file et à attaquer de la même direction.

14. Les effectifs encore disponibles une fois l’écran rapproché constitué, devront servir à harceler et à attaquer les sous-marins qui gagnent leur position ou qui attendent en périphérie du convoi. Ces unités, à moins qu’elles ne soient en chasse, veilleront à ne pas approcher du convoi, ce qui risquerait de créer de la confusion pour les navires de l’écran rapproché.

2. De jour

15. On peut considérer que notre stratégie consiste à disposer une part importante de nos effectifs en sorte de prévenir une attaque en plongée contre le convoi. La proportion des effectifs ainsi utilisés dépendra des circonstances, mais on considère que dans des conditions normales six navires doivent suffire pour assurer un degré de sécurité raisonnable. Ces navires pourront servir à des sorties contre l’ennemi, et, en fait, devront le faire lorsqu’il est avéré que le nombre de U-boote est peu important ou qu’ils se trouvent à une trop grande distance à l’arrière pour pouvoir mener une attaque en plongée. Un navire supplémentaire devrait normalement être posté à l’arrière du convoi pour regrouper les «  traînards  » et servir de «  chien de garde  ».

16. Tout navire en sus du nombre requis pour assurer la couverture décrite ci-dessus devra servir uniquement à des fins offensives, comme prendre en chasse les unités relevées par HF/DF ou patrouiller à vue du convoi.

17. Si l’ennemi réussit en dépit de ces mesures à lancer une attaque, tous les efforts devront être faits pour localiser et couler le U-boot qui a mené l’attaque, au moyen d’une recherche par ASDIC dans les zones où sa présence est la plus probable. Les navires qui ne font pas partie de l’écran de protection rapproché pourront servir à de telles opérations. On prendra soin cependant de ne pas exposer inutilement le convoi à d’autres attaques de sous-marins ennemis, bien que cela ne soit pas aussi important de jour que de nuit.

CONCLUSIONS

18. La politique ci-dessus pourra être modifiée pour s’adapter à des circonstances exceptionnelles ou à des stratégies particulières de l’ennemi. Les officiers supérieurs des groupes d’escorte ont toute liberté d’exercer leur initiative en toutes circonstances, et nous ne souhaitons pas qu’ils soient strictement tenus de suivre les schémas ou plans d’opérations tels que détaillés dans les ACIs.

Il est extrêmement important que les officiers supérieurs des groupes d’escorte gardent l’initiative et ne permettent pas à l’ennemi de semer la confusion dans le groupe.

On sera très attentif à détecter toute nouvelle stratégie de la part de l’ennemi et l’on apportera immédiatement les correctifs nécessaires pour adapter nos propres stratégies à ces changements, dès qu’ils sont reconnus.

L’aviation constitue une arme offensive majeure; habilement utilisée, elle est un excellent contrepoids au rôle plutôt défensif qui est dévolu aux plus petits groupes d’escorte quand il n’y a pas de groupe de soutien présent. Ceux qui considèrent que notre stratégie n’est pas assez offensive devront garder cela présent à l’esprit.

Une nouvelle opération nocturne en remplacement de Raspberry et de Half Raspberry doit être mise à l’essai. Cette opération est conçue pour suivre la stratégie détaillée ci-dessus.