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par le lieutenant William
H. Pugsley, RVMRC.
Extraits tirés de Saints, Devils
and Ordinary Seamen, 1945, p. 44-54.
Comme un policier qui fait sa ronde, une
corvette passe des mois à faire de
monotones allers-retours sur l’étendue
grise et uniforme d’une mer jamais
en repos. Pour les hommes qui naviguent
sur ces bateaux, cela veut dire recommencer
toujours les mêmes quarts de veille,
mal manger et supporter le mouvement incessant
du navire.
Ils en avaient marre? Bien sûr qu’ils
en avaient marre! Mais qu’est-ce qu’ils
pouvaient y faire? Ils avaient leur travail
à bord, et pas d’autre choix
que de le faire. Ce qu’il y avait
de bien, c’est quand on faisait relâche
dans un port après une traversée
harassante. On débarquait découragé,
épuisé, mais une bonne petite
virée sur la terre ferme ramenait
la bonne humeur.
Dans tous les petits navires, les postes
d’équipage se ressemblent pas
mal: il y a le poste des matelots à
l’avant, avec les soutiers juste en
dessous. D’autres postes pour les
hommes peuvent être situés
ici et là dans des recoins du navire,
mais pour les matelots c’est le gaillard
d’avant qui est leur logis, la partie
la moins confortable, et c’est comme
ça depuis des générations.
Le poste est le chez-soi du matelot. Il
n’y a pas de vie privée ici,
et il faut partager l’espace; chacun
n’a vraiment à lui qu’un
petit coin, mais c’est chez lui, comme
sa cabine pour un officier.

Un
repas dans le poste d’équipage
de la corvette NCSM Kamsack, août
1942. |
| Photo
de William H. Pugsley. Défense
nationale / Archives nationales
du Canada, PA-170292. |
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L’espace est organisé de la
même façon dans tous les navires
qui sont plus petits qu’un croiseur.
Le long des parois de la coque, il y a des
casiers pour les vêtements, et au-dessus,
des étagères pour les bottes,
les sacs et les boîtes pour ranger
les bonnets. Les casiers sont assez bas
pour mettre une banquette par-dessus, devant
la table du poste, qui est solidement vissée
au plancher. La table peut recevoir 10 ou
12 hommes; de l’autre côté,
un simple banc.
Fixé au plafond bas, il y a des
crochets pour les hamacs, et à côté,
une étagère pour les ranger
pendant le jour, un buffet pour les couverts,
les assiettes et les ustensiles de cuisine.
On y trouve aussi les provisions de base
: le thé, le beurre, le sucre, le
lait en conserve. Si les gars sont en bons
termes avec le torpilleur chef, personne
ne dira rien si on branche un grille-pain
ou un chauffe-plat pour casser la croûte
entre les repas.
Se lever le matin sur un bateau, ça
vaut un réveil à la caserne.
À 0630, sans faute, le quartier-maître
entre en courant dans le poste. «
Debout là-dedans! » et des
bonnes bourrades pour s’assurer que
tout le monde est réveillé.
Vous gardez un œil ouvert pour surveiller
l’arrivée du second maître
et vous restez là, dans votre hamac.
Vous pensez qu’il va falloir vous
lever, que vous êtes encore fatigué,
que c’est pas une vie, et que s’il
n’en tenait qu’à vous,
vous fusilleriez bien le quartier-maître
pour lui apprendre à être de
si bonne humeur.
Il vous dit qu’il fait beau. Naturellement
vous ne le croyez pas; il fait encore trop
noir pour dire ce qui en est. Il vous annonce
aussi qu’il y a des crêpes pour
déjeuner. Comme vous savez bien que
c’est faux, vous lui lancez la première
botte qui vous tombe sous la main (celle
de quelqu’un d’autre).
Et puis, un de vos camarades rentre au
poste après une nuit de permission,
tout bien habillé dans l’uniforme
du jour. Il a faim et veut mettre la table
pour le déjeuner. Là, il va
falloir vous lever. Votre hamac est juste
au-dessus de la table du poste. Une fois
la table mise, vous ne pourrez plus descendre
sans mettre les pieds dessus, et probablement
dans le beurrier. Vos camarades n’apprécieront
pas. Et pour décrocher votre hamac,
il faudra le descendre sur leurs têtes
pendant le repas. Ils n’apprécieront
pas non plus.
En grognant que c’est une vie de chien,
vous vous extirpez du hamac. Pendant la
nuit, votre caleçon semble s’être
entortillé. Un bon coup pour tout
remettre en place. On bâille, on s’étire.
Vous commencez à peine à voir
clair, il faut retrouver les chaussettes
et les bottes que vous avez laissées
Dieu sait où hier soir.
À sept heures, les cuisiniers ont
apporté le déjeuner et les
matelots, plus ou moins habillés
s’assemblent autour de la table. Le
premier arrivé prend tous les couverts;
il ne semble jamais y en avoir assez pour
tout le monde. Les retardataires surveillent,
prêts à saisir le premier ustensile
laissé sans surveillance. Quant à
la conversation, disons qu’à
côté, la Tour de Babel fait
figure de convention de muets :
‘Qui c’est qui a fini le beurre
pour ses toasts hier soir? – Parle
moins fort puis passe-moi le pain! –
Y a plus de lait? – Eille! Tu te penses
sur une ferme! – Je veux dire du lait
en canne, épais! – J’ai
dit, passe-moi le pain! – Qui c’est
qui a fini avec sa tasse? – Y reste-tu
quelque chose dans la cuisine pour les gars
du quart de nuit? – Lâche cette
tasse-là, c’est à moi!
– EST-CE QUELQU’UN POURRAIT
ME PASSER LE PAIN? – Ah… ta
gueule! Pour quoi faire du pain? –
Tiens, prends-le. Quand tu veux quelque
chose, pas besoin de t’étirer
de même. Demande-le. – C’est
vrai. T’es plus chez vous… -
Ça, tu l’as dit! – Eille,
les sans-dessein de l’autre poste
nous ont volé notre confiture!…’
Et ainsi de suite jusqu’à
ce qu’on saute dans les vêtements
de travail pour le “Tous les hommes
sur le pont!” à huit heures.
La routine du matin est pas mal la même,
que l’on soit au port ou en mer. Un
ou deux hommes de chaque poste faisaient
la vaisselle, lavaient le poste, puis allaient
retrouver les autres sur le pont. Après
le lavage à grande eau, c’était
le décapage et la peinture, le nettoyage
des canons et le transport des provisions.
Au cours de la matinée, dès
que le quartier-maître avait sifflé
le « Repos! », une queue se
formait tout de suite pour un « coke
» à la cantine.
On n’avait pas à travailler
l’après-midi quand on était
en mer (sur certains bateaux, oui). Avec
les quarts de nuit à assurer, on
avait besoin de tout le repos qu’on
pouvait prendre. Bien entendu, quand on
était au port, on travaillait toute
la journée. À la fin de l’après-midi,
ceux qui n’étaient pas de quart
pour la nuit avaient fait leur toilette
et mis leur meilleur uniforme pour descendre
à terre. Mais si on approchait du
jour de la paye, plus personne n’avait
d’argent et on restait à bord.
Les premiers jours que j’ai passés
à bord, je logeais dans le poste
des soutiers et je me suis intéressé
à leur travail. Quand je n’étais
pas de quart, je passais beaucoup de temps
dans la soute et dans la chambre des machines.
Au début de son entraînement,
un soutier passe des mois à nettoyer
les chaudières. Ce qui veut dire
ramper dans des conduits étroits,
absorber la suie par tous les pores de la
peau et par les poumons. En une journée,
un soutier se salit plus qu’un matelot
en un an.
Le poste d’équipage
des soutiers à bord de
la corvette NCSM Sherbrooke, 1941. |
| Photo
de William H. Pugsley. Archives
nationales du Canada, PA-200123. |
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Un soutier doit se faufiler dans des fonds
de cale visqueux pour replacer les lingots
de lest graisseux; il doit descendre dans
des cuves remplies de vapeurs et écoper
le cambouis qui lui arrive aux genoux. Et
s’il est assigné à un
de ces vieux dragueurs de mines qui marchent
au charbon, eh bien, quatre heures à
pelleter du charbon, c’est bon pour
le dos!

Un
soutier porte un bonnet à
lunettes protectrices pour travailler
dans l’espace confiné
de la chaudière. |
| Photo
de William H. Pugsley. Archives
nationales du Canada, PA-200112. |
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La soute n’est pas un endroit pour
un gars qui est claustrophobe. Même
dans un petit navire, les deux pieds sur
les plaques, il est tout petit à
côté des chaudières
qui semblent le coincer contre la cloison.
Si le navire se fait torpiller, les gars
dans la soute – et il y en a toujours
quelques-uns – ne s’en sortent
presque jamais. Si le navire est frappé
à une extrémité ou
à l’autre, ils ont peut-être
une chance, mais la plupart du temps c’est
en plein centre. Si les soutiers qui sont
de quart ne sont pas tués par l’explosion
même, ils meurent très rapidement
quand l’eau envahit la chambre des
machines et que les chaudières sautent.
C’est là qu’ils travaillent,
sous le pont, dans un véritable labyrinthe,
entre le sifflement des soupapes et le bruit
des pompes. Ils sont entourés d’un
réseau de conduites de vapeur, qui
en s’échappant, les tuerait
plus sûrement qu’une balle.
De minces parois les séparent de
l’océan et soutiennent des
pressions énormes. Ils restent là,
à surveiller et à contrôler
les indicateurs de pression pendant que
se poursuit le duel contre un sous-marin
au milieu du fracas des grenades. Ils savent
que si le bateau perd la bataille, ils n’auront
pas le temps de remonter jusqu’au
pont. Ils pensent à cela aussi pendant
les quarts de nuit quand la mer est grosse
et que le navire semble vouloir se coucher
sur le côté. Pour être
soutier, ça prend du cœur au
ventre. Pas étonnant que ces gars-là
forment un groupe encore plus fermé
que les matelots.
Les gars de corvette, même les plus
jeunes, étaient des durs. Il fallait
bien. Quand le temps était mauvais
– et à bord d’une corvette
le temps est toujours mauvais – pour
arriver au poste, il fallait passer au travers
des trombes d’eau qui se déversaient
presque continuellement sur le gaillard
d’avant et dans l’écoutille
au milieu du navire. Les repas arrivaient
de la cuisine – quand ils arrivaient
– toujours froids et complètement
détrempés.
Avec tant de pont à découvert
et si basses sur l’eau, les premières
corvettes étaient des bateaux trempés.
Les hommes quittaient bruyamment leurs hamacs
pour gagner leurs postes de combat, à
côté des grenades sous-marines,
des lance-grenades ou du canon de quatre
pouces sur le gaillard d’avant, ou
les lames s’abattaient continuellement
sur eux et les détrempaient. Après
le premier paquet de mer de la traversée,
plus personne n’avait de vêtements
secs. On portait les uniformes mouillés
en espérant que le vent les fasse
sécher. Il n’y avait rien d’autre
à faire.
Après la tombée de la nuit,
même lorsque les grosses toiles étaient
abaissées pour camoufler toutes les
lumières du bateau, il y avait un
risque qu’une lumière soit
encore visible. C’est pourquoi on
remplaçait toutes les ampoules du
poste par des ampoules bleues. Le spectacle
était incroyablement déprimant
: les faibles lumières bleuâtres,
les grandes ombres des hamacs qui se balançaient,
quelques hommes penchés sur la table
du poste, qui essayaient de lire. Et pourtant,
c’était là où
pendant parfois plus de deux ans ils allaient
devoir vivre.
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