Rapport du Sergent GARIÉPY, 6e Régiment canadien de blindés, sur la capture d'Allemands au nord de FALAISE
Ministère de la défense nationale, Direction de l'histoire et du patrimoine, 141.4A6013 (D3)

Une colonne de prisonniers allemands capturés près d'Ifs (Normandie) le 8 août 1944.
Photo par Harold G. Aikman. Ministère de la Défense nationale / Archives nationales du Canada, PA-113654.

Mon char faisait partie de la 2e troupe sous le commandement du lieutenant THORNTON (actuellement blessé) et nous étions postés sur le flanc gauche de l'escadron à la ligne de départ pour l'attaque. Le but de la manœuvre était d'atteindre le plus rapidement possible notre objectif, une hauteur qui dominait FALAISE.

Nous avons commencé l'attaque conformément aux ordres et avons tenté un départ rapide à 12h00. Notre vitesse fut telle que nous avons bientôt perdu le contact avec les autres chars de l'escadron, le terrain où nous avancions étant une suite de dépressions naturelles, de vergers, de haies et de taillis. Les éléments de notre troupe demeurèrent en étroit contact après que nous ayons trouvé un certain nombre de positions antichars, dont nous nous sommes emparés. J'en comptai huit immédiatement devant nous, entre la ligne de départ et ROUVRE. Nous avons atteint une hauteur au nord de ROUVRE et avons fait une pause pour nous réorganiser. Ne pouvant apercevoir mon chef de troupe, je l'appelai sur le poste radio  « B », sans résultats. Je l'appelai ensuite sur le poste  « A », toujours sans succès. Apercevant notre FIREFLY (un type de char Sherman) à proximité, je lui fis signe que je l'appelais sur le  « A », mais il ne m'a pas reçu. Je recevais des messages, mais je ne pouvais pas émettre, ni sur le  « A » ni sur le  « B ».

Je me suis alors dirigé seul à l'est de ROUVRE dans l'intention de réparer mon poste radio et de changer mes brownings. Mes deux .30 s'étaient enrayés à cause de la chaleur due à l'intensité des tirs, inquisiteurs ou nécessaires, qui avaient accompagné notre course. Alors que je travaillais dans mon char, le FIREFLY s'est éloigné et il n'était plus là quand j'ai regardé. Incapable de réparer mon poste radio mais avec les browning remis en état, je décidai de rejoindre la première unité que je rencontrerais.

J'ai fini par tomber sur le lieutenant EVRETT de l'escadron  « C » et lui ai fait part de mon efficacité réduite; j'ai suggéré de rejoindre son unité et de prendre le numéro de code 5. Avec lui, j'ai traversé la LAIZE sur un pont  »Bailey » puis nous avons continué notre avance vers les hauteurs au sud de ROUVRE. Arrivés au sommet, nous avons tourné à gauche (vers l'est) et continué. On apercevait un nombre important d'ennemis en avant et il y avait beaucoup de tirs. Mon dernier browning finit par rendre l'âme, complètement inutilisable. Je continuai à avancer en utilisant les canons anti-blindage [ « AP » ou  « Armour Piercing »] et les charges explosives [ « HE » ou  « High Explosive »]. Il y avait plusieurs canons ennemis de fort calibre devant nous, surtout des 75 mm. Mon mécanisme à solénoïde pour le 75 mm me lâcha à ce moment-là. Mon mitrailleur, le soldat P. Kaspar, me dit qu'il pouvait peut-être le réparer, alors j'ai attendu une occasion de nous mettre à couvert dans une dépression du terrain pour essayer de nous sortir de cette pitoyable situation.

Comme on approchait d'un taillis où j'allais m'immobiliser, j'aperçus quelques ennemis à l'autre bout du bosquet. Je les ai chargés et étant très près ils ont pris peur et sont sortis en faisant  « KAMERAD », ce à quoi on était maintenant habitués. Le premier était un major ou l'équivalent; je lui ai crié de s'approcher et je suis descendu pour aller le chercher moi-même, pendant que mon équipage me couvrait avec le canon de 75. L'officier ennemi s'apprêtait à brûler des papiers, des cartes, des diagrammes et des dessins avec des notes, que j'ai remis à l'officier de renseignement de la brigade à mon retour. Il y avait là 16 hommes quand je suis arrivé; j'ai demandé s'il y en avait d'autres; ils m'ont répondu que oui, dans le taillis. Je suis remonté dans le char et pendant que mon co-pilote surveillait les prisonniers avec sa mitrailleuse Sten, j'ai dit à l'officier de donner ordre aux autres de sortir, sinon je tirais dans le bosquet. Il donna un ordre, mais seulement deux hommes sortirent, et il avait crié très fort. Je ne devais pas avoir l'air très content car il a recommencé. Cette fois-ci il a crié  « Rendez-vous tous! » en allemand, et pour faire bonne mesure j'ai tiré une salve de HE avec la gâchette mécanique. Les autres sont sortis, 24 hommes en tout, dont quatre lieutenants. J'ai remarqué que la plupart portaient des éperons et sentaient le cheval, alors j'ai examiné le bosquet de plus près. J'ai trouvé huit canons, des 75 et des 88 mm avec leurs affûts, prêts à être tirés en position pour faire face à notre avancée. Au fur et à mesure qu'on nettoyait le bosquet, le nombre de prisonniers augmentait toujours; il en sortait de partout. En un rien de temps, j'en avais 110 autour de mon char. J'ai fait venir l'officier responsable à mes côtés et lui ordonnai de les faire se ranger par quatre immédiatement devant le char, ce qu'ils ont fait rapidement. Je lui demandai de leur donner ordre de se débarrasser du reste de leur équipement, ce qu'ils ont fait également. Je lui expliquai qu'ils marcheraient devant le char en quatre colonnes, et que si quelqu'un faisait un geste suspect, mes hommes tireraient dans le tas. Je leur ordonnai de se mettre en marche et nous nous sommes dirigés vers MÉZIÈRE, que je savais occupée par notre infanterie. Pendant la marche, je suis resté le plus possible à découvert pour éviter d'être pris pour cible par nos propres troupes. En cours de route, d'autres petits groupes de prisonniers se sont joints à nous. En arrivant à MÉZIÈRE, nous étions plus de 200.

Juste avant d'arriver au village, nous avons essuyé le feu de mitrailleuses ennemies. J'ai donné ordre aux prisonniers de guerre de s'asseoir tout de suite par terre, puis je suis allé avec mon officier voir d'où venaient les coups de feu. L'officier me dit que dans un petit taillis à notre gauche, il y avait quatre SS qui tiraient sur les prisonniers. J'ai démonté une mitrailleuse et son trépied, je l'ai remontée à un endroit approprié et j'ai demandé à mon co-pilote, le soldat MILLER et à l'opérateur, le soldat SERWACK de se mettre au browning. Il était hors d'usage, mais les prisonniers ne le savaient pas. Je donnai l'ordre que si un seul se levait ou faisait mine de se lever, mes hommes tirent dans le tas. Je suis remonté dans le char bien équipé en HE, j'ai avancé de 400 verges environ jusqu'à l'endroit désigné et j'ai tiré deux salves sur la cible. J'ai avancé encore un peu et j'ai vu ce qui restait des quatre SS et de leur mitrailleuse de 25 mm.

J'ai rejoint les prisonniers et nous sommes entrés à MÉZIÈRE sans autres difficultés. Au village, l'infanterie m'a donné quelque 25 prisonniers de plus et m'a indiqué la direction de la  « cage ». J'ai informé les fantassins aux abords du village de l'emplacement des pièces d'artillerie dans les bosquets et j'ai vu six hommes aller les garder. De MÉZIÈRES, ma colonne s'est dirigée ensuite vers ROUVRE et je recueillis encore d'autres prisonniers en chemin. En arrivant à ROUVRE, j'avais 352 hommes. Un capitaine du régiment Algonquin me dit qu'il n'y avait pas de lieu de détention pour les prisonniers de guerre dans le voisinage. Il se mit en contact avec sa brigade et j'appris que la cage la plus proche était à CAUVICOURT, à une bonne distance.

Je fis avancer ma colonne, toujours couverte par le char derrière, moi marchant devant avec l'officier responsable à mes côtés. Nous avons atteint CAUVICOURT après la tombée de la nuit à mon grand soulagement. J'ai pu remettre mes prisonniers à un officier pour interrogation. Il me demanda de rester à proximité car il avait besoin de moi pour les conduire encore plus loin, à IFS. Je lui ai expliqué que ce n'était pas possible car il est très difficile d'escorter des prisonniers avec seulement un char. Il me dit qu'il comprenait mais qu'il n'y avait pas le choix.

Après avoir consulté mes hommes, je pris la décision de refuser. Nous n'avions rien mangé depuis le matin, nous avions combattu en infériorité numérique de 12h00 à 16h00, nous avions recueilli plusieurs centaines de prisonniers et marché 6 milles. Il faisait nuit (il était à peu près 22h00), mes hommes étaient fatigués; aussi, je donnai l'ordre de garer le char dans une cour sous un abri, de prendre congé rapidement de l'officier d'interrogatoire et de laisser l'équipage prendre un repos bien mérité.

Le lendemain matin, à l'aube, j'ai rejoint l'Échelon B et me suis rapporté au lieutenant-colonel COLWELL qui était le brigadier par intérim.

Voilà les détails des circonstances entourant la capture de 352 prisonniers allemands et de huit pièces d'artillerie. Je demande que cela soit porté au crédit de l'escadron « C » de notre régiment.

P-1109 Sgt L. R. GARIÉPY

À suivre: 22e Régiment blindé canadien (Canadian Grenadier Guards), Journal de campagne, 17-21 août 1944