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Nous avons fait notre première tentative
pour déployer sur le terrain notre
unité normale de quatre canons immédiatement
après le débarquement; il
faut dire que nos canons automoteurs transportaient
un matériel supplémentaire
et inhabituel qui les rendaient à
ce moment-là difficiles à
manuvrer et extrêmement vulnérables
aux tirs ennemis. Tous les véhicules
qui débarquaient devaient transporter
un maximum de matériel pour servir
à l'assaut et nos canons automoteurs
avaient été mis à contribution
pour fournir ainsi un soutien aux autres
armes.
Suspendus entre les affûts et fixés
par des anneaux aux angles antérieurs
du châssis se trouvait un grand « traîneau »
en acier, haut de seize pouces et contenant
des munitions pour les fusils de .303. Ce
système ridicule n'était pas
tellement un problème tant que le
véhicule se déplaçait
en ligne droite, mais reculer pouvait être
difficile et un virage serré devenait
pratiquement impossible.
Ces charges supplémentaires avaient
encore un autre défaut qui allait
s'avérer ce matin-là être
infiniment plus dangereux et nous causer
des pertes importantes. À l'arrière,
au-dessus du compartiment moteur, on avait
fixé avec des sangles des caisses
recouvertes de bâches en grosse toile
qui contenaient des bombes pour mortier
et des mines terrestres qui devaient être
utilisées par d'autres armes.
Il était évident - et c'était
une perspective assez terrifiante - que
si nous tombions sous le feu ennemi, nos
canons se transformeraient en véritables
bombes avant que nous puissions nous débarrasser
de ces charges encombrantes. Dans l'urgence
désespérée du moment
et dans notre hâte de laisser la plage
et la ville derrière nous le plus
vite possible, nous n'avions pas le temps
de nous délester de cette cargaison
qui présentait un danger mortel;
c'est donc dans ces conditions dangereuses
et difficiles que nous avons franchi la
plage et, nous frayant maladroitement un
chemin à travers la brèche
ouverte dans le mur de défense du
littoral, traversé la ville.
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Les
artilleurs L.A. Boyle, H.W. Embree
et L. Armstrong, 14e régiment
d'artillerie de campagne, assis
sur un canon automoteur « Priest »
en Normandie, le 20 juin 1944. |
| Photo
de Donald I. Grant. Ministère
de la défense nationale
/ Archives nationales du Canada,
PA-131408. |
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Nous essayions désespérément
d'avancer dans la rue étroite bordée
de sombres murs de pierre qui formaient
un redoutable goulot d'étranglement;
la manuvre était compliquée
par l'énervement des habitants qui
nous entouraient et nous offraient avec
insistance des pichets de Calvados.
Dans la confusion du débarquement
et dans notre hâte de quitter la plage,
il s'était produit une petite complication
: les canons des trois batteries avaient
été mêlés au
sein de la colonne qui s'allongeait maintenant
à travers la ville. Nous pourrions
reprendre nos positions lorsqu'il y aurait
assez d'espace pour manuvrer, mais
dans le boyau étroit que formait
la rue, remplie de canons d'un bout à
l'autre, nous demeurions assis, sans pouvoir
agir, pendant ce qui nous sembla une éternité.
Nous entendions le bruit d'armes invisibles
au loin, sur la plage ou ailleurs, dont
les murs de pierre grise renvoyaient l'écho,
ce qui ne faisait qu'augmenter notre inquiétude.
En même temps, les hommes du Régiment
de la Chaudière passaient à
pied à travers notre convoi, parmi
nos canons, pour arriver avant nous à
la sortie de la ville. Je me souviens d'envier
leur mobilité en les voyant passer
à côté de nous.
Quand nous avons finalement pu nous déplacer,
c'était pour appuyer directement
l'avance de ces mêmes gars de la Chaudière;
avec soulagement, lentement nous sommes
sortis de la ville. Les quatre premiers
canons des batteries mêlées
qui ont pu finalement être dégagés
étaient les premiers disponibles;
le lieutenant Belyea décida de les
utiliser et entreprit donc de les déployer.
La première position d'artillerie
est aujourd'hui plus densément boisée
et recouverte de végétation,
mais ce matin-là, le terrain devant
nous était dégagé,
bien qu'un peu plus loin vers l'avant on
apercevait de jeunes arbres qui devaient
constituer un verger. Mais ils n'étaient
pas assez haut pour faire obstacle et la
position pouvait être utilisée.
Nous avons pris nos places habituelles
dans notre position d'artillerie en éprouvant
un grand soulagement d'être délivrés
des dangers réels et imaginaires
de la ville encombrée de monde. Mais
il y avait dans ce déploiement quelque
chose d'inhabituel : les troupes d'infanterie
que nous devions appuyer se trouvaient immédiatement
devant nous, bien en vue, et avançaient
prudemment en territoire inconnu. Impossible
de prédire ce qu'elles allaient rencontrer
et, dans notre hâte de pouvoir leur
fournir un tir de couverture en cas de danger,
il nous parût impossible, et inutile,
de procéder à une reconnaissance
de cette position d'artillerie.
Quels que soient les dangers qui se trouvaient
plus loin devant, il n'y avait rien de menaçant
sur le peu de terrain qui s'étendait
sous nos yeux: un panorama dégagé
de champs et de récoltes sur pied
sous le clair soleil d'une chaude matinée
de juin.
Ce que nous ne pouvions pas savoir, c'est
qu'à six ou sept cents verges droit
devant nous se trouvait un canon de 88 mm,
la plus redoutable des armes ennemies, stratégiquement
placé pour couvrir toutes les issues
de la ville, profondément enfoncé
dans une tranchée, le fût au
niveau du sol, habilement camouflé,
et qui nous attendait.
Les canons devaient être dissimulés
là depuis assez longtemps, habilement
intégré au système
de défense de la côte; si les
habitants du lieu avaient été
moins excités ce matin, il y aurait
sûrement eu quelqu'un pour penser
à nous en avertir, mais dans la fièvre
de la libération prochaine personne
n'avait eu cette idée et nous allions
bientôt nous en apercevoir par nous
mêmes et ce, à nos dépens.
1Une fois sortis de la ville, nous nous
sommes retrouvés tout à coup
en terrain ouvert , après avoir quitté
la route et tourné à droite
pour contourner un mur massif qui protégeait
une ferme du vent. Puis nous avons fait
un large virage à gauche pour laisser
les quatre canons à leurs positions
individuelles, dans l'ordre suivant:
| Art Evans |
Charlie |
2
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| Ed Crockett |
Able |
3
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| Bob Sciberas |
Able |
4
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| Wes Alkenbrack |
Dog |
4
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À l'extrême gauche, quelqu'un
avait planté un guide et déterminait
la ligne zéro pour tracer l'angle
des canons, tandis qu'à l'avant l'officier
de tir faisait des signaux pour indiquer
la ligne de tir et, approximativement, la
ligne zéro.
Comme le dernier canon, Dog 4, tournait
le coin du mur de pierres et arrivait sur
le terrain, le canon de Evans était
alors presqu'en position et ceux de Crockett
et de Sciberas étaient encore en
mouvement. C'est alors que le canon de 88
a commencé sa sale besogne.
Malgré le grondement des moteurs
et le claquement des chenilles, on entendit
nettement le sifflement grinçant
d'un obus anti-blindage qui frappe sa cible
et le canon de Evans fut atteint le premier.
La fumée et la poussière s'élevèrent
en tourbillonnant du véhicule touché
et l'équipage sauta en bas avec une
rapidité incroyable. Le deuxième
canon, celui de Crockett, fut touché
et aussitôt abandonné par ses
hommes dans un nuage de fumée et
de poussière.
Avec deux canons atteints et en flammes,
il était évident que notre
déploiement était mal engagé.
Bien qu'ébranlés par la scène,
nous, les gars de Dog 4, avons continué
à manuvrer maladroitement pour
tourner le coin du mur avec ce maudit «
traîneau » qui frottait
contre les chenilles en grinçant.
La scène qui se déroulait
sous nos yeux semblait changer rapidement
et nos impressions ne pouvaient qu'être
confuses. Nous semblions être la cible
d'autres tirs, probablement des mortiers.
Le gars qui tenait la mire, Caverly, gisait
blessé et nous, sur Dog 4, nous rendions
à peine compte que des gars qui ne
participaient pas au déploiement,
avaient eu la bonne idée de se jeter
au sol juste à côté
du mur de pierre derrière nous.
Aussi incroyable que cela puisse sembler,
les cargaisons de munitions que transportaient
les deux canons touchés n'avaient
pas été atteintes. C'est alors
que dans un éclair de violence incroyable,
le peu de chance que nous avions eu jusqu'ici
se volatilisa complètement : comme
Dog 4 achevait de tourner le coin du mur
et s'avançait sur le terrain, le
canon de Sciberas devant nous explosa dans
un atroce rideau de flammes rouges, la force
de l'explosion provoquant une onde de choc
si puissante qu'elle nous paralysa. Il n'y
avait pas de fumée pour nous cacher
la désastreuse réalité
: il y eut des flammes et puis, ce qui était
tantôt trente tonnes d'acier en mouvement
n'était plus qu'un tas de détritus
répandu sur le sol, le fût,
des morceaux de blindage et les restes des
chenilles et des bouts de fonte dispersés
ici et là, et aucune trace des six
hommes qui se trouvaient sur la plate-forme
du canon quand il a été frappé.
Dog 4 s'était immobilisé
et nous regardions pétrifiés
par l'horreur; un cri surgit du groupe près
du mur derrière nous, nous sortant
de notre paralysie: « Alkenbrack,
reviens
», c'était le
capitaine, le commandant de la troupe Dog:
«
reviens, sors de là!!
».
On ne s'est pas posé la question
si c'était vraiment utile de reculer,
mais ça nous a fait sortir de notre
torpeur. Il fallait agir et agir vite, il
n'a pas eu besoin de répéter.
J'ai sauté en bas du véhicule
et les gars m'ont suivi. En trébuchant
je me suis retrouvé devant et j'ai
fait signe au chauffeur, Bruiser Burke,
de reculer. C'est seulement à ce
moment que je me suis aperçu que
dans notre hâte de nous mettre à
couvert nous avions oublié Bruiser
et qu'il n'avait fait aucun geste pour nous
suivre. Il était toujours à
son poste de chauffeur, son visage tendu
et pâle nous regardait fixement à
travers la meurtrière, attendant
les ordres. Un type courageux, ce Bruiser;
nous, nous étions libres et avions
une bonne chance de nous en tirer lorsque
viendrait le prochain tir, mais lui, assis
à l'intérieur, n'avait aucune
chance de survivre.
Je fis des signes désespérés
et il passa en marche arrière; le
moteur tournait mais en vain, on entendait
le grincement de l'acier contre l'acier,
les chenilles frottant contre ce satané
« traîneau »
auquel on ne pensait plus. Il avança
un petit peu puis tenta encore de reculer,
toujours sans y parvenir. On ne faisait
que patiner sur place et pendant tout ce
temps, on attendait inconsciemment la prochaine
salve, nous demandant comment il se faisait
qu'on soit encore en vie.
Pour ajouter à cette terrible frustration,
on entendait maintenant des tirs d'armes
légères, passant en bourdonnant
comme un essaim d'abeilles. Les deux premiers
canons étaient en train de brûler
et les munitions qu'ils transportaient avaient
commencé à sauter sous l'effet
de la chaleur. Dans une tentative désespérée,
j'au crié au lieutenant brigadier
Buck McDonald de se pencher pour détacher
les anneaux qui retenaient le traîneau.
Une fois celui-ci largué, nous avons
été capables de reculer et
de nous mettre à l'abri.
Nous ne nous étions pas rendu compte
dans tout le bruit et la confusion de ces
dernières minutes, mais le canon
de 88 avait réussi à placer
une dernière salve et à faire
mouche: heureusement ce n'était pas
grave, le coup avait arraché le couvercle
de la boîte à outils à
l'angle arrière gauche du véhicule
puis avait percuté le mur derrière
nous.
Apparemment, avant qu'ils aient la chance
de corriger leur tir et de se reprendre,
les gars de la Chaudière s'étaient
rapprochés de la position du 88 et
avaient tué les artilleurs. Mais
pour nous de Dog 4 il était moins
une!
Nous étions pas mal ébranlés
vu l'importance de nos pertes. Nous avons
donnés les premiers soins aux blessés
et les avons évacués rapidement
vers la plage. La ville et le terrain devant
nous étaient maintenant libres et
lorsque le reste de notre régiment
sortit de la ville, nous les avons rejoints;
c'est là que nous avons appris l'importance
de nos pertes sur la plage.
Heureusement, la nécessité
d'avancer rapidement vers l'intérieur
et de gagner du terrain ne nous laissait
pas de temps pour ruminer nos pertes. Laissant
derrière nous les débris fumants
de cette première rencontre, nous
nous sommes regroupés et le régiment
reformé a entrepris d'atteindre Beny-sur-Mer,
prêt à faire face à
tout ce qui pouvait nous y attendre.
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