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 Événements | Les Chemins de la Victoire | Le Jour J : Les unités canadiennes du débarquement de Normandie Premier déploiement du 14e régiment d'artillerie de campagne, Artillerie royale du Canada, immédiatement après le débarquement du 6 juin 1944
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Premier déploiement du 14e régiment d'artillerie de campagne, Artillerie royale du Canada, immédiatement après le débarquement du 6 juin 1944
Par Wesley M. Alkenbrack, 14e régiment d'artillerie de campagne, ARC

Nous avons fait notre première tentative pour déployer sur le terrain notre unité normale de quatre canons immédiatement après le débarquement; il faut dire que nos canons automoteurs transportaient un matériel supplémentaire et inhabituel qui les rendaient à ce moment-là difficiles à manœuvrer et extrêmement vulnérables aux tirs ennemis. Tous les véhicules qui débarquaient devaient transporter un maximum de matériel pour servir à l'assaut et nos canons automoteurs avaient été mis à contribution pour fournir ainsi un soutien aux autres armes.

Suspendus entre les affûts et fixés par des anneaux aux angles antérieurs du châssis se trouvait un grand « traîneau » en acier, haut de seize pouces et contenant des munitions pour les fusils de .303. Ce système ridicule n'était pas tellement un problème tant que le véhicule se déplaçait en ligne droite, mais reculer pouvait être difficile et un virage serré devenait pratiquement impossible.

Ces charges supplémentaires avaient encore un autre défaut qui allait s'avérer ce matin-là être infiniment plus dangereux et nous causer des pertes importantes. À l'arrière, au-dessus du compartiment moteur, on avait fixé avec des sangles des caisses recouvertes de bâches en grosse toile qui contenaient des bombes pour mortier et des mines terrestres qui devaient être utilisées par d'autres armes.

Il était évident - et c'était une perspective assez terrifiante - que si nous tombions sous le feu ennemi, nos canons se transformeraient en véritables bombes avant que nous puissions nous débarrasser de ces charges encombrantes. Dans l'urgence désespérée du moment et dans notre hâte de laisser la plage et la ville derrière nous le plus vite possible, nous n'avions pas le temps de nous délester de cette cargaison qui présentait un danger mortel; c'est donc dans ces conditions dangereuses et difficiles que nous avons franchi la plage et, nous frayant maladroitement un chemin à travers la brèche ouverte dans le mur de défense du littoral, traversé la ville.

Les artilleurs L.A. Boyle, H.W. Embree et L. Armstrong, 14e régiment d'artillerie de campagne, assis sur un canon automoteur « Priest » en Normandie, le 20 juin 1944.
Photo de Donald I. Grant. Ministère de la défense nationale / Archives nationales du Canada, PA-131408.  

Nous essayions désespérément d'avancer dans la rue étroite bordée de sombres murs de pierre qui formaient un redoutable goulot d'étranglement; la manœuvre était compliquée par l'énervement des habitants qui nous entouraient et nous offraient avec insistance des pichets de Calvados.

Dans la confusion du débarquement et dans notre hâte de quitter la plage, il s'était produit une petite complication : les canons des trois batteries avaient été mêlés au sein de la colonne qui s'allongeait maintenant à travers la ville. Nous pourrions reprendre nos positions lorsqu'il y aurait assez d'espace pour manœuvrer, mais dans le boyau étroit que formait la rue, remplie de canons d'un bout à l'autre, nous demeurions assis, sans pouvoir agir, pendant ce qui nous sembla une éternité. Nous entendions le bruit d'armes invisibles au loin, sur la plage ou ailleurs, dont les murs de pierre grise renvoyaient l'écho, ce qui ne faisait qu'augmenter notre inquiétude.

En même temps, les hommes du Régiment de la Chaudière passaient à pied à travers notre convoi, parmi nos canons, pour arriver avant nous à la sortie de la ville. Je me souviens d'envier leur mobilité en les voyant passer à côté de nous.

Quand nous avons finalement pu nous déplacer, c'était pour appuyer directement l'avance de ces mêmes gars de la Chaudière; avec soulagement, lentement nous sommes sortis de la ville. Les quatre premiers canons des batteries mêlées qui ont pu finalement être dégagés étaient les premiers disponibles; le lieutenant Belyea décida de les utiliser et entreprit donc de les déployer.

La première position d'artillerie est aujourd'hui plus densément boisée et recouverte de végétation, mais ce matin-là, le terrain devant nous était dégagé, bien qu'un peu plus loin vers l'avant on apercevait de jeunes arbres qui devaient constituer un verger. Mais ils n'étaient pas assez haut pour faire obstacle et la position pouvait être utilisée.

Nous avons pris nos places habituelles dans notre position d'artillerie en éprouvant un grand soulagement d'être délivrés des dangers réels et imaginaires de la ville encombrée de monde. Mais il y avait dans ce déploiement quelque chose d'inhabituel : les troupes d'infanterie que nous devions appuyer se trouvaient immédiatement devant nous, bien en vue, et avançaient prudemment en territoire inconnu. Impossible de prédire ce qu'elles allaient rencontrer et, dans notre hâte de pouvoir leur fournir un tir de couverture en cas de danger, il nous parût impossible, et inutile, de procéder à une reconnaissance de cette position d'artillerie.

Quels que soient les dangers qui se trouvaient plus loin devant, il n'y avait rien de menaçant sur le peu de terrain qui s'étendait sous nos yeux: un panorama dégagé de champs et de récoltes sur pied sous le clair soleil d'une chaude matinée de juin.

Ce que nous ne pouvions pas savoir, c'est qu'à six ou sept cents verges droit devant nous se trouvait un canon de 88 mm, la plus redoutable des armes ennemies, stratégiquement placé pour couvrir toutes les issues de la ville, profondément enfoncé dans une tranchée, le fût au niveau du sol, habilement camouflé, et qui nous attendait.

Les canons devaient être dissimulés là depuis assez longtemps, habilement intégré au système de défense de la côte; si les habitants du lieu avaient été moins excités ce matin, il y aurait sûrement eu quelqu'un pour penser à nous en avertir, mais dans la fièvre de la libération prochaine personne n'avait eu cette idée et nous allions bientôt nous en apercevoir par nous mêmes et ce, à nos dépens.

1Une fois sortis de la ville, nous nous sommes retrouvés tout à coup en terrain ouvert , après avoir quitté la route et tourné à droite pour contourner un mur massif qui protégeait une ferme du vent. Puis nous avons fait un large virage à gauche pour laisser les quatre canons à leurs positions individuelles, dans l'ordre suivant:

Art Evans Charlie
2
Ed Crockett Able
3
Bob Sciberas Able
4
Wes Alkenbrack Dog
4

À l'extrême gauche, quelqu'un avait planté un guide et déterminait la ligne zéro pour tracer l'angle des canons, tandis qu'à l'avant l'officier de tir faisait des signaux pour indiquer la ligne de tir et, approximativement, la ligne zéro.

Comme le dernier canon, Dog 4, tournait le coin du mur de pierres et arrivait sur le terrain, le canon de Evans était alors presqu'en position et ceux de Crockett et de Sciberas étaient encore en mouvement. C'est alors que le canon de 88 a commencé sa sale besogne.

Malgré le grondement des moteurs et le claquement des chenilles, on entendit nettement le sifflement grinçant d'un obus anti-blindage qui frappe sa cible et le canon de Evans fut atteint le premier. La fumée et la poussière s'élevèrent en tourbillonnant du véhicule touché et l'équipage sauta en bas avec une rapidité incroyable. Le deuxième canon, celui de Crockett, fut touché et aussitôt abandonné par ses hommes dans un nuage de fumée et de poussière.

Avec deux canons atteints et en flammes, il était évident que notre déploiement était mal engagé. Bien qu'ébranlés par la scène, nous, les gars de Dog 4, avons continué à manœuvrer maladroitement pour tourner le coin du mur avec ce maudit «  traîneau » qui frottait contre les chenilles en grinçant.

La scène qui se déroulait sous nos yeux semblait changer rapidement et nos impressions ne pouvaient qu'être confuses. Nous semblions être la cible d'autres tirs, probablement des mortiers. Le gars qui tenait la mire, Caverly, gisait blessé et nous, sur Dog 4, nous rendions à peine compte que des gars qui ne participaient pas au déploiement, avaient eu la bonne idée de se jeter au sol juste à côté du mur de pierre derrière nous.

Aussi incroyable que cela puisse sembler, les cargaisons de munitions que transportaient les deux canons touchés n'avaient pas été atteintes. C'est alors que dans un éclair de violence incroyable, le peu de chance que nous avions eu jusqu'ici se volatilisa complètement : comme Dog 4 achevait de tourner le coin du mur et s'avançait sur le terrain, le canon de Sciberas devant nous explosa dans un atroce rideau de flammes rouges, la force de l'explosion provoquant une onde de choc si puissante qu'elle nous paralysa. Il n'y avait pas de fumée pour nous cacher la désastreuse réalité : il y eut des flammes et puis, ce qui était tantôt trente tonnes d'acier en mouvement n'était plus qu'un tas de détritus répandu sur le sol, le fût, des morceaux de blindage et les restes des chenilles et des bouts de fonte dispersés ici et là, et aucune trace des six hommes qui se trouvaient sur la plate-forme du canon quand il a été frappé.

Dog 4 s'était immobilisé et nous regardions pétrifiés par l'horreur; un cri surgit du groupe près du mur derrière nous, nous sortant de notre paralysie: « Alkenbrack, reviens… », c'était le capitaine, le commandant de la troupe Dog: « … reviens, sors de là!! ».

On ne s'est pas posé la question si c'était vraiment utile de reculer, mais ça nous a fait sortir de notre torpeur. Il fallait agir et agir vite, il n'a pas eu besoin de répéter. J'ai sauté en bas du véhicule et les gars m'ont suivi. En trébuchant je me suis retrouvé devant et j'ai fait signe au chauffeur, Bruiser Burke, de reculer. C'est seulement à ce moment que je me suis aperçu que dans notre hâte de nous mettre à couvert nous avions oublié Bruiser et qu'il n'avait fait aucun geste pour nous suivre. Il était toujours à son poste de chauffeur, son visage tendu et pâle nous regardait fixement à travers la meurtrière, attendant les ordres. Un type courageux, ce Bruiser; nous, nous étions libres et avions une bonne chance de nous en tirer lorsque viendrait le prochain tir, mais lui, assis à l'intérieur, n'avait aucune chance de survivre.

Je fis des signes désespérés et il passa en marche arrière; le moteur tournait mais en vain, on entendait le grincement de l'acier contre l'acier, les chenilles frottant contre ce satané «  traîneau » auquel on ne pensait plus. Il avança un petit peu puis tenta encore de reculer, toujours sans y parvenir. On ne faisait que patiner sur place et pendant tout ce temps, on attendait inconsciemment la prochaine salve, nous demandant comment il se faisait qu'on soit encore en vie.

Pour ajouter à cette terrible frustration, on entendait maintenant des tirs d'armes légères, passant en bourdonnant comme un essaim d'abeilles. Les deux premiers canons étaient en train de brûler et les munitions qu'ils transportaient avaient commencé à sauter sous l'effet de la chaleur. Dans une tentative désespérée, j'au crié au lieutenant brigadier Buck McDonald de se pencher pour détacher les anneaux qui retenaient le traîneau. Une fois celui-ci largué, nous avons été capables de reculer et de nous mettre à l'abri.

Nous ne nous étions pas rendu compte dans tout le bruit et la confusion de ces dernières minutes, mais le canon de 88 avait réussi à placer une dernière salve et à faire mouche: heureusement ce n'était pas grave, le coup avait arraché le couvercle de la boîte à outils à l'angle arrière gauche du véhicule puis avait percuté le mur derrière nous.

Apparemment, avant qu'ils aient la chance de corriger leur tir et de se reprendre, les gars de la Chaudière s'étaient rapprochés de la position du 88 et avaient tué les artilleurs. Mais pour nous de Dog 4 il était moins une!

Nous étions pas mal ébranlés vu l'importance de nos pertes. Nous avons donnés les premiers soins aux blessés et les avons évacués rapidement vers la plage. La ville et le terrain devant nous étaient maintenant libres et lorsque le reste de notre régiment sortit de la ville, nous les avons rejoints; c'est là que nous avons appris l'importance de nos pertes sur la plage.

Heureusement, la nécessité d'avancer rapidement vers l'intérieur et de gagner du terrain ne nous laissait pas de temps pour ruminer nos pertes. Laissant derrière nous les débris fumants de cette première rencontre, nous nous sommes regroupés et le régiment reformé a entrepris d'atteindre Beny-sur-Mer, prêt à faire face à tout ce qui pouvait nous y attendre.