La torpille frappa le cargo au centre

La Presse, Montréal, vendredi 15 mai 1942.

Un journaliste du quotidien The Gazette interviewe un survivant d'un des navires coulés dans le Saint-Laurent à son arrivée à Montréal, en mai 1942.
The Gazette / Archives nationales du Canada, PA-108307.

Le navire coule en 6 minutes à 8 milles de la rive sud. - Un autre cargo atteint quelques heures auparavant. - Récit des survivants.

A bord du train « Le Scotian  » , entre Lévis et Montréal, 15. - Deux énormes cargos coulés, un marin décédé, dix-sept manquant toujours à l'appel et 111 survivants! Voilà définitivement et complètement établi le bilan des premiers torpillages de la guerre sous-marine dans le Saint-Laurent.

Le commandant du premier cargo envoyé par le fond établit ses pertes comme suit : 6 disparus sur une liste d'équipage et de passagers de 86. Les voyageurs, une femme et son bébé, sont au nombre des survivants, mais no sont pas encore arrivés à Montréal.

Le commandant du second cargo nous a communiqué sa liste comme suit : trente-et-un survivants; un mort et onze manquant à l'appel. Cette récapitulation permet de mettre fin à la rumeur qu'un troisième cargo avait été torpillé. Tous les 111 survivants appartiennent à l'un ou à l'autre des deux cargos expédiés par le fond dans la nuit de lundi. C'est le commandant du second cargo qui, au cours de notre entretien, lassait entendre qu'un troisième navire pouvait avoir été coulé.

Cette éventualité est aujourd'hui absolument démentie.

Les détails de l'attaque

Les règlements de la censure nous obligent à taire un bon nombre de détails qui peuvent servir d'informations à l'ennemi, détails que nous avons obtenus du capitaine du second cargo torpillé. Ce solide gaillard de plus de six pieds porte à la tempe gauche une longue ecchymose. Il n'a pu nous dire comment il s'est blessé. Mais voici, aussi au complet qu'il est permis de le raconter, son récit du torpillage.

« Il faisait nuit et j'étais à la passerelle du poste de commandement en compagnie de mon second. Le cargo filait à une assez bonne vitesse en dépit de la nuit très noire. A tribord je distinguais très bien les lumières d,une assez importante localité de la rive sud du Saint-Laurent. Nous étions un groupe de six navires marchands mais nous n'étions pas ce qu'on a convenu d'appeler un convoi en ce sens que nous n'étions pas escortés par des corvettes ou autres navires protecteurs.

« Le navire qui prenait la tête du groupe a été atteint le premier par deux torpilles, et coula en vingt minutes à ce que j'ai su. Le second cargo, le mien, a coulé en six minutes et ne fut touché que par une seule torpille.

-Est-ce bien une torpille de sous-marin? A tout hasard n'est-ce pas plutôt une mine sous-marine?

-C'est une torpille qui nous a coulés. Aucune erreur possible là-dessus parce que le projectile nous a touchés en plein centre, perforant la coque pour s'enfoncer dans les bouilloires. Mes hommes disparus ont certainement été brûlés par l'eau des chaudières.

-Quels étaient vos moyens de défense, de protection?

-Un canon de bon calibre et quatre canonniers, mais tous quatre étaient couchés. Nous naviguions sur le St-Laurent et nous étions loin de penser qu'un sous-marin aurait l'audace de nous repérer et de nous attaquer. Permettez-moi de ne pas ajouter d'autres commentaires sur ce fait. Le plus terrifiant c'est la rapidité de la fin de mon cargo. En six minutes, il avait disparu!

-Comment se fait-il que vous ayiez votre costume d'officier de bord et que tous vos hommes soient vêtus d'habits civils?

-C'est que j'étais sur le pont avec deux officiers. Tous les autres étaient à l'entrepont et dormaient. Ils se sont sauvés en vêtements de nuit et c'est à Rimouski qu'ils ont pu obtenir d'autres vêtements plus chauds.

La nuit était froide; l'eau glacée. En fait, un de mes hommes est mort de froid. Nous l'avons enseveli sous les eaux selon la tradition de la marine. Mon équipage se composait de marins hollandais et de quatre soldats anglais. En dépit du danger et du voisinage du sous-marin qu'il nous était impossible de voir par une nuit d'encre, les autres navires du groupe aidèrent au sauvetage. L'attaque fut si rapide et la fin du navire si précipitée que nous n'avons eu le temps de mettre qu'une seule chaloupe à la mer. Nous étions 22 hommes dans cette chaloupe qui pouvait en contenir 13 à peine. Une autre chaloupe ne put être mise à la mer parce que le mécanisme s'enraya. D'ailleurs il fallait faire vite : le cargo pouvait exploser d'un moment à l'autre et l'inclinaison empêchait toute manœuvre.  »

A la nage deux heures durant

« Tous les autres marins durent nager durant deux heures avant d'être rescapés soit sur un radeau qui se détacha du navire au moment où il s'enfonçait pour de bon, soit sur d'énormes caisses de la cargaison qui flottèrent quelque temps.  »

Le capitaine refuse de nous en dire plus long. Force nous est d'interroger un certain nombre de ses marins.

Les marins Brown et Clipson ont nagé deux heures avant d'être rescapés dans une chaloupe d'un autre navire qui suivait dans le groupe des six cargos. Brown nous raconte que c'est la première fois de sa vie qu'il a eu franchement peur. « Je me jetai à l'eau sans ceinture de sauvetage et je sentis la succion du cargo s'engouffrant sous les eaux. Prenez ma parole cette fois je me suis rappelé toutes mes prières!  »

Pour sa part Clipson ne se souvient pas comment il fut embarqué à bord d'une chaloupe et, après 48 heures de repos et de soins, il se ressent encore des morsures du froid aux pieds.

« Le plus blessé de notre groupe était le cuisinier qui eut une jambe déchirée en enjambant le bastingage. Il va mieux aujourd'hui.  »

Le second cuisinier et le commis des vivres (steward) sont probablement morts, car ils étaient couchés à l'endroit où la torpille toucha.

La jeunesse aime le danger

Le jeune Peter Turnbull, garçon de point, a fêté ses dix-sept ans il y a quelques jours et il n'a pas l'air de trop s'en faire. Il est marin depuis une quinzaine de mois et c'est sa seconde aventure. Au début de l'année, il était à bord d'un navire grec qui fut coulé par une mine au large des côtes anglaises. Iil fut hospitalisé trois semaines pour un pied fracturé. Cette fois il s'en tire sans la moindre blessure. Il était couché à l'arrière du cargo et put sauter dans la chaloupe. Selon un autre marin qui se nomme Lupescu (tout comme la célèbre compagne de l'ex-roi de Roumanie) le cargo avait quatre chaloupes et cinq radeaux. Une seule chaloupe et quatre radeaux purent être mis à la mer. « Si un navire ne nous avait pas recueillis nous n'aurions jamais pu atteindre la rive. Nous étions trop là-dedans et il nous fallait constamment vider la chaloupe qui s'emplissait par l'action des vagues, assez fortes.  »

Le jeune marin O Sikken, 22 ans, d'Amsterdam, nous raconte qu'il n'a jamais eu aussi froid de sa vie. Rien d'étonnant à cela, car la nuit du torpillage, il n'avait qu'un caleçon et une camisole pour tout vêtement.  » Le navire a coulé si vite que nous avons tout perdu, dit-il. Argent d'abord, et certains d'entre nous avaient une petite fortune en billets de banque, et vêtements ensuite.

« Nous étions à huit milles de la côte et tout allait bien. Jamais nous n'avons pensé un moment que le malheur pouvait nous atteindre en cette partie du Saint-Laurent. Dites à vos lecteurs que toute cette affaire a été terrible et si rapide. C'est quasi incroyable de me voir ce matin en gare Bonaventure ».

Le jeune Hollandais parle très bien l'anglais.  » Je suis au service de la marine anglaise depuis l'envahissement, j'ai appris cette langue  ». Sikken ne craint pas du tout de reprendre la mer. Vivant aujourd'hui… au fond de l'eau demain. Qui sait? C'est notre lot et il ne faut pas s'en faire.

Le pire souvenir de tous? Les cris des camarades appelant au secours du fond de la cale où ils étaient emprisonnés par les débris et brûlés à mort par l'eau des chaudières éventrées sous le choc du projectile sous-marin.

À suivre: Le NCSM Assiniboine et la destruction de U-210