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Un journaliste
du quotidien The Gazette
interviewe un survivant d'un
des navires coulés dans
le Saint-Laurent à son
arrivée à Montréal,
en mai 1942.
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| The
Gazette / Archives nationales
du Canada, PA-108307. |
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Le navire coule en 6 minutes à
8 milles de la rive sud. - Un autre cargo
atteint quelques heures auparavant. - Récit
des survivants.
A bord du train « Le Scotian
» , entre Lévis et Montréal,
15. - Deux énormes cargos coulés,
un marin décédé, dix-sept
manquant toujours à l'appel et 111
survivants! Voilà définitivement
et complètement établi le
bilan des premiers torpillages de la guerre
sous-marine dans le Saint-Laurent.
Le commandant du premier cargo envoyé
par le fond établit ses pertes comme
suit : 6 disparus sur une liste d'équipage
et de passagers de 86. Les voyageurs, une
femme et son bébé, sont au
nombre des survivants, mais no sont pas
encore arrivés à Montréal.
Le commandant du second cargo nous a communiqué
sa liste comme suit : trente-et-un survivants;
un mort et onze manquant à l'appel.
Cette récapitulation permet de mettre
fin à la rumeur qu'un troisième
cargo avait été torpillé.
Tous les 111 survivants appartiennent à
l'un ou à l'autre des deux cargos
expédiés par le fond dans
la nuit de lundi. C'est le commandant du
second cargo qui, au cours de notre entretien,
lassait entendre qu'un troisième
navire pouvait avoir été coulé.
Cette éventualité est aujourd'hui
absolument démentie.
Les détails
de l'attaque
Les règlements de la censure nous
obligent à taire un bon nombre de
détails qui peuvent servir d'informations
à l'ennemi, détails que nous
avons obtenus du capitaine du second cargo
torpillé. Ce solide gaillard de plus
de six pieds porte à la tempe gauche
une longue ecchymose. Il n'a pu nous dire
comment il s'est blessé. Mais voici,
aussi au complet qu'il est permis de le
raconter, son récit du torpillage.
« Il faisait nuit et j'étais
à la passerelle du poste de commandement
en compagnie de mon second. Le cargo filait
à une assez bonne vitesse en dépit
de la nuit très noire. A tribord
je distinguais très bien les lumières
d,une assez importante localité de
la rive sud du Saint-Laurent. Nous étions
un groupe de six navires marchands mais
nous n'étions pas ce qu'on a convenu
d'appeler un convoi en ce sens que nous
n'étions pas escortés par
des corvettes ou autres navires protecteurs.
« Le navire qui prenait la
tête du groupe a été
atteint le premier par deux torpilles, et
coula en vingt minutes à ce que j'ai
su. Le second cargo, le mien, a coulé
en six minutes et ne fut touché que
par une seule torpille.
-Est-ce bien une torpille de sous-marin?
A tout hasard n'est-ce pas plutôt
une mine sous-marine?
-C'est une torpille qui nous a coulés.
Aucune erreur possible là-dessus
parce que le projectile nous a touchés
en plein centre, perforant la coque pour
s'enfoncer dans les bouilloires. Mes hommes
disparus ont certainement été
brûlés par l'eau des chaudières.
-Quels étaient vos moyens de défense,
de protection?
-Un canon de bon calibre et quatre canonniers,
mais tous quatre étaient couchés.
Nous naviguions sur le St-Laurent et nous
étions loin de penser qu'un sous-marin
aurait l'audace de nous repérer et
de nous attaquer. Permettez-moi de ne pas
ajouter d'autres commentaires sur ce fait.
Le plus terrifiant c'est la rapidité
de la fin de mon cargo. En six minutes,
il avait disparu!
-Comment se fait-il que vous ayiez votre
costume d'officier de bord et que tous vos
hommes soient vêtus d'habits civils?
-C'est que j'étais sur le pont avec
deux officiers. Tous les autres étaient
à l'entrepont et dormaient. Ils se
sont sauvés en vêtements de
nuit et c'est à Rimouski qu'ils ont
pu obtenir d'autres vêtements plus
chauds.
La nuit était froide; l'eau glacée.
En fait, un de mes hommes est mort de froid.
Nous l'avons enseveli sous les eaux selon
la tradition de la marine. Mon équipage
se composait de marins hollandais et de
quatre soldats anglais. En dépit
du danger et du voisinage du sous-marin
qu'il nous était impossible de voir
par une nuit d'encre, les autres navires
du groupe aidèrent au sauvetage.
L'attaque fut si rapide et la fin du navire
si précipitée que nous n'avons
eu le temps de mettre qu'une seule chaloupe
à la mer. Nous étions 22 hommes
dans cette chaloupe qui pouvait en contenir
13 à peine. Une autre chaloupe ne
put être mise à la mer parce
que le mécanisme s'enraya. D'ailleurs
il fallait faire vite : le cargo pouvait
exploser d'un moment à l'autre et
l'inclinaison empêchait toute manuvre.
»
A la nage deux heures
durant
« Tous les autres marins durent
nager durant deux heures avant d'être
rescapés soit sur un radeau qui se
détacha du navire au moment où
il s'enfonçait pour de bon, soit
sur d'énormes caisses de la cargaison
qui flottèrent quelque temps. »
Le capitaine refuse de nous en dire plus
long. Force nous est d'interroger un certain
nombre de ses marins.
Les marins Brown et Clipson ont nagé
deux heures avant d'être rescapés
dans une chaloupe d'un autre navire qui
suivait dans le groupe des six cargos. Brown
nous raconte que c'est la première
fois de sa vie qu'il a eu franchement peur.
« Je me jetai à l'eau
sans ceinture de sauvetage et je sentis
la succion du cargo s'engouffrant sous les
eaux. Prenez ma parole cette fois je me
suis rappelé toutes mes prières!
»
Pour sa part Clipson ne se souvient pas
comment il fut embarqué à
bord d'une chaloupe et, après 48
heures de repos et de soins, il se ressent
encore des morsures du froid aux pieds.
« Le plus blessé de
notre groupe était le cuisinier qui
eut une jambe déchirée en
enjambant le bastingage. Il va mieux aujourd'hui.
»
Le second cuisinier et le commis des vivres
(steward) sont probablement morts, car ils
étaient couchés à l'endroit
où la torpille toucha.
La jeunesse aime
le danger
Le jeune Peter Turnbull, garçon
de point, a fêté ses dix-sept
ans il y a quelques jours et il n'a pas
l'air de trop s'en faire. Il est marin depuis
une quinzaine de mois et c'est sa seconde
aventure. Au début de l'année,
il était à bord d'un navire
grec qui fut coulé par une mine au
large des côtes anglaises. Iil fut
hospitalisé trois semaines pour un
pied fracturé. Cette fois il s'en
tire sans la moindre blessure. Il était
couché à l'arrière
du cargo et put sauter dans la chaloupe.
Selon un autre marin qui se nomme Lupescu
(tout comme la célèbre compagne
de l'ex-roi de Roumanie) le cargo avait
quatre chaloupes et cinq radeaux. Une seule
chaloupe et quatre radeaux purent être
mis à la mer. « Si un
navire ne nous avait pas recueillis nous
n'aurions jamais pu atteindre la rive. Nous
étions trop là-dedans et il
nous fallait constamment vider la chaloupe
qui s'emplissait par l'action des vagues,
assez fortes. »
Le jeune marin O Sikken, 22 ans, d'Amsterdam,
nous raconte qu'il n'a jamais eu aussi froid
de sa vie. Rien d'étonnant à
cela, car la nuit du torpillage, il n'avait
qu'un caleçon et une camisole pour
tout vêtement. « Le navire a
coulé si vite que nous avons tout
perdu, dit-il. Argent d'abord, et certains
d'entre nous avaient une petite fortune
en billets de banque, et vêtements
ensuite.
« Nous étions à
huit milles de la côte et tout allait
bien. Jamais nous n'avons pensé un
moment que le malheur pouvait nous atteindre
en cette partie du Saint-Laurent. Dites
à vos lecteurs que toute cette affaire
a été terrible et si rapide.
C'est quasi incroyable de me voir ce matin
en gare Bonaventure ».
Le jeune Hollandais parle très bien
l'anglais. « Je suis au service
de la marine anglaise depuis l'envahissement,
j'ai appris cette langue ».
Sikken ne craint pas du tout de reprendre
la mer. Vivant aujourd'hui
au fond
de l'eau demain. Qui sait? C'est notre lot
et il ne faut pas s'en faire.
Le pire souvenir de tous? Les cris des
camarades appelant au secours du fond de
la cale où ils étaient emprisonnés
par les débris et brûlés
à mort par l'eau des chaudières
éventrées sous le choc du
projectile sous-marin.
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