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Dans la nuit du 11 au 12 mai 1942, les
résidants de Cloridorme, un village
de pêcheurs de la Gaspésie,
sont réveillés par une explosion
qui secoue les maisons comme un tremblement
de terre. En direction du large, des lumières
disparaissent. Puis, au matin, des canots
de sauvetage dérivent vers le rivage.
Après plusieurs heures de recherche,
111 survivants sont rescapés, sept
hommes manquent à l'appel.
La presse s'empare de l'événement
et les esprits s'échauffent. La crainte
que personne n'osait exprimer tout haut
vient de se matérialiser : les U-boote
allemands ont pénétré
dans le golfe Saint-Laurent, la menace nazie
pèse maintenant sur l'intérieur
du pays. On exige du gouvernement qu'il
fournisse des explications, on s'insurge
contre la censure.
« C'est
une torpille qui nous a coulés.
Aucune erreur possible là-dessus
parce que le projectile nous a touchés
en plein centre, perforant la coque pour
s'enfoncer dans les bouilloires. Mes hommes
disparus ont certainement été
brûlés par l'eau des chaudières
»
—
La torpille frappa le cargo au centre,
La Presse, 15 mai 1942
Le U-553, commandé par le kapitänleutnant
Karl Thurmann, s'était embusqué
dans le golfe et il a profité du
couvert de la nuit pour torpiller deux cargos
hollandais, le Nicoya et le Leto. Cette
première agression dans les eaux
du Saint-Laurent sera suivie de plusieurs
autres. La topographie des rives offre aux
U-boote de nombreux endroits pour se cacher
et la stratification des eaux en couches
de diverses températures rend l'ASDIC
(sonar) inefficace. De mai à novembre
1942, 18 navires sont coulés dans
le fleuve et le golfe du Saint-Laurent,
incluant deux navires de la Marine royale
du Canada (MRC). Le 9 novembre 1942, le
U-518 débarque un homme à
New Carlisle; l'espion dénommé
Alfred Waldmar von Janowski se fait trop
facilement remarquer et il est rapidement
intercepté par un policier.
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L'ARC utilise
des hydravions Consolidated
Canso pour patrouiller les côtes
de l'Atlantique et du Saint-Laurent.
Le Canso 9798, photographié
le 13 octobre 1944 pendant une
mission de secours à
Terre-Neuve, appartient au 160e
Escadron de l'ARC.
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| Archives
nationales du Canada, PA-070818. |
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On accroît la défense du golfe.
La MRC organise des convois pour assurer
la sécurité des transporteurs
maritimes et elle constitue à Québec
une force d'escorte formée de navires
de faible tonnage, des Bangor,
des Fairmile
et des yachts armés. Pour sa part,
l'Aviation royale du Canada (ARC) augmente
les patrouilles aériennes. Le 117e
Escadron est détaché de sa
base de Dartmouth et trois ou quatre de
ses hydravions Canso sont envoyés
à Gaspé pour participer aux
opérations dans le golfe. Pendant
ce temps, les autres hydravions du 117e
et les Hudson du 113e Escadron patrouillent
le secteur est de l'entrée du golfe.
« Le
U-boot était en surface, faisant
cap sur 240° à une vitesse
de 8-10 nuds. Le pilote mit les
gaz à fond et piqua, manuvrant
pour attaquer de l'arrière exactement
dans le sillage du sous-marin. »
Attaque
du U-754 par le Hudson 625 du 113e escadron
(BR), 3 juillet 1942
Les quelques sous-marins qui sont aperçus
arrivent presque toujours à échapper
aux attaques des patrouilles navales et
aériennes. Seul le U-754 est détruit
par un Hudson du 113e Escadron près
des côtes de la Nouvelle-Écosse,
le 31 juillet 1942. Le gouvernement canadien
en arrive, semble-t-il, à ne plus
croire à l'efficacité de ces
mesures et il manque de conviction face
à ses détracteurs. Or, les
Allemands ont une perception toute différente
de la situation dans les eaux du golfe.
Fréquemment surpris par les patrouilles,
ils en viennent à surestimer la force
des défenses canadiennes. L'un après
l'autre, les commandants des U-boote font
rapport à leur commandant, l'amiral
Karl
Dönitz, des risques élevés
qu'ils courent à l'intérieur
du territoire canadien. À tel point
qu'à l'automne 1942, Dönitz
décide de mettre fin aux opérations
sous-marines dans les eaux du Saint-Laurent.
À leur insu, les Canadiens viennent
de remporter une manche contre l'ennemi.
Malheureusement, le hasard a voulu que
ce succès connaisse un dénouement
tragique. Chassé des eaux du fleuve
par les patrouilles, le U-69 coupe la route
du traversier de North Sydney (Nouvelle-Écosse)
à Port-au-Basques (Terre-Neuve).
Le 13 octobre 1942, par une nuit sans lune,
il fait surface et prend en chasse le traversier
SS Caribou, à l'insu du NCSM Grandmère
qui l'escorte. Il fait feu à 0321
heures le matin du 14. Le Caribou coule
si rapidement qu'un seul canot peut être
mis à l'eau. Des 237 personnes à
bord, seules 101 survivent. Les 46 membres
d'équipage meurent.
Réorganization
des forces d'escortes
Aux yeux de la population canadienne et
des parlementaires, la pénétration
allemande dans le golfe Saint-Laurent était
d'une gravité sans précédent.
En fait, ce n'était rien en comparaison
de la crise à laquelle les marines
alliées devaient faire face.
Jusqu'en 1941, les U-boote avaient évité
les côtes américaines pour
ne pas provoquer l'entrée en guerre
des États-Unis. Puis, le 7 décembre
1941, l'attaque des Japonais sur Pearl Harbour
jette les Américains dans la mêlée.
L'amiral Dönitz peut désormais
attaquer les cargos et les tankers qui sillonnent
sans escorte les eaux côtières
américaines. À la fin de décembre
1941 et en janvier 1942, il lance deux opérations
dans la région la plus vulnérable
du transport marchand allié : le
secteur ouest de l'Atlantique où
les navires circulent librement avant de
se regrouper en convois. Deux groupes, formés
l'un de cinq U-boote au long cours de type
IX et l'autre de six sous-marins plus petits
de type VII, ont pour mission de s'attaquer
aux navires en partance de Sydney, Halifax,
Boston, New York et Cape Hatteras et d'en
détruire le plus grand nombre possible.
En réponse à ces attaques,
des convois non officiels sont rapidement
organisés et les navires de guerre
disponibles sont affectés à
leur protection.
Le transfert de l'offensive allemande dans
les eaux nord-américaines oblige
les Alliés à réorganiser
rapidement les forces d'escortes. En février
1942, la Force d'escorte de Terre-Neuve
(FET) et les groupes d'escortes américains
sont réunis sous le nom de Force
d'escorte du milieu de l'océan (FEMO).
La FEMO compte 12 groupes d'escorte composés
de six navires chacun, soit deux destroyers
(ou leur équivalent) et quatre corvettes.
Les cinq groupes B (britanniques) et les
quatre groupes C (canadiens) utilisent la
base navale de St. John's. Les trois groupes
A (américains) sont localisés
à la base d'Argentia (Terre-Neuve).
Les convois suivent désormais une
route plus au sud et les escortes de la
FEMO opèrent de St. John's à
Londonderry (Irlande). Les directives que
reçoivent les commandants des groupes
d'escorte soulignent la nécessité
de demeurer en contact rapproché
avec leur convoi de façon à
garantir sa protection en tout temps; le
sauvetage de navires en difficulté
ou la prise en chasse de sous-marins ennemis
ne doivent en aucune circonstance priver
le convoi d'escorte.
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Des survivants
de navires marchands torpillés
ont trouvé secours à
bord du NCSM Arvida, le 15 septembre
1942.
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| Ministère
de la Défense nationale
/ Archives nationales du Canada,
PA-136285. |
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Les Canadiens doivent aussi participer
à la protection des convois en destination
de Mourmansk et d'Arkhangelsk en U.R.S.S.
En effet, le 22 juin 1941, le Reich se retournait
contre son ancien allié pour l'attaquer;
pendant des mois, les forces nazies avancent
sur le territoire russe sans que rien ne
puisse les arrêter, jusqu'à
ce que les grands froids de l'hiver ne viennent
enrayer leur puissante machine de guerre.
Il reste encore de l'espoir pour sauver
la Russie. Pour Winston
Churchill, la résistance de l'URSS
représente une saignée qui
ne peut qu'affaiblir les forces de l'Allemagne.
Il propose donc au président Franklin
Roosevelt que les Alliés
s'unissent à Joseph Staline et fournissent
la Russie communiste en matériel
de guerre. Or ce matériel - chars,
avions, camions, jeeps, explosifs, armes,
chaussures, radios - doit être acheminé
par bateaux à partir des ports de
Loch Ewe (Écosse) ou Reykjavik (Islande)
jusqu'à ceux de Mourmansk et Arkhangelsk.
La route de Mourmansk, longue de 1600 kilomètres,
n'a pas manqué d'impressionner les
marins qui l'ont pratiqué. Pendant
le court été, les jours de
près de 24 heures favorisent les
attaques des avions, des navires de surface
et des sous-marins allemands. Dans la noirceur
de l'hiver, les furieuses tempêtes
et la glace qui se forme partout sont encore
plus à craindre que l'ennemi.
En février 1942, on forme aussi
la Force d'escorte locale de l'Ouest (FELO)
pour assurer la protection des navires marchands
entre le port de Halifax et le point de
rencontre avec les escortes de la FEMO au
large de Cap Race (Terre-Neuve). Avec l'amélioration
des défenses aériennes et
navales le long des côtes canadiennes,
les U-boote commencent à descendre
plus au sud et, en mars, le transport maritime
doit se regrouper en convois pour le trajet
Boston-Halifax.
« Je
m'approchai du sous-marin pour l'éperonner
à pleine vitesse. Il ouvrit le
feu de tous ses canons et pendant quelque
35 minutes l'engagement se poursuivit
à bout portant, à une distance
de 100 à 300 yards. Un incendie
du second degré se déclara
à tribord
»
NCSM Assiniboine
et la destruction de U-210.
Pareil déploiement d'effectifs ne
laisse guère de marge de manuvre
ni à la MRC ni à l'ARC pour
l'entretien régulier et la modernisation
des équipements. Les opérations
répétées grignotent
sur le temps de repos régulier des
troupes, le temps manque pour la formation.
La situation est déjà très
tendue quand, au début de l'été
1942, les U-boote s'introduisent dans le
golfe Saint-Laurent pour y poursuivre leurs
opérations de torpillage.
La MRC sévèrement
critiquée
Sur l'Atlantique, les U-boote continuent
d'infliger des pertes importantes aux Alliés.
La Kriegsmarine augmente sa flotte sous-marine
: à l'automne 1942 elle dispose maintenant
de 200 U-boote, alors qu'elle n'en avait
que 91 en service au début de la
même année. De ces 200 navires,
plus d'une centaine sillonnent l'Atlantique,
soit environ 45 en patrouille alors que
60 autres sont en route depuis ou vers leur
zone d'opération.
| Carte:
Ships Sunk |
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À compter de septembre 1942, les
convois se rassemblent à New York
plutôt qu'à Halifax. Cela oblige
les navires marchands qui mouillent aux
ports canadiens à se réunir
en petits convois de Saint-Jean (Nouveau-Brunswick),
Halifax, Sydney (Nouvelle-Écosse)
et Terre-Neuve vers le point de jonction
avec les convois transatlantiques, au large
de Cape Race. La FELO doit assumer l'escorte
de New York jusqu'au large de Terre-Neuve,
soit une distance de 1800 kilomètres,
comparable à plus de la moitié
des 3300 kilomètres qui séparent
Terre-Neuve de l'Irlande du Nord. Plusieurs
des navires d'escorte de la FELO ne possèdent
pas une autonomie suffisante pour effectuer
le trajet entier et ils doivent se détacher
du convoi pour aller se ravitailler à
Halifax pendant que d'autres navires prennent
la relève.
Ces mesures portent fruit et ont pour effet
immédiat de repousser les attaques
des U-boote vers le milieu de l'Atlantique.
Or, à l'automne 1942, les Allemands
possèdent encore l'avantage sur les
Alliés. Les avions alliés
n'ont pas une portée suffisamment
longue pour patrouiller la totalité
de l'océan à partir de leurs
bases sur les côtes de Terre-Neuve,
de l'Islande ou des îles britanniques,
ce qui laisse au sud du Groenland un «
trou noir » dont profitent les
U-boote. À cause d'un changement
récent à l'appareil Enigma,
les services de décodage britanniques
n'arrivent plus à mettre au clair
les communications radio des U-boote. Qui
plus est, les Allemands ont percé
le code britannique numéro 3 utilisé
pour chiffrer les communications avec les
convois. La situation paraît si grave
qu'en novembre 1942 Winston Churchill forme
un Comité du Cabinet sur la guerre
anti-U-boot qu'il préside lui-même.
Il nomme l'amiral sir Max Horton commandant
en chef de Western Approaches Command.
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Des
destroyers et des corvettes de
la MRC et de la Royal Navy sont
amarrées à la Jetée
No 4 au port de Halifax, le 16
octobre 1942. |
| Photo
par Jackson G. Kempster. Ministère
de la Défense nationale
/ Archives nationales du Canada,
PA-106063. |
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« Le premier objectif de
l'escorte est d'assurer que le convoi
sous sa protection parvienne à
destination sain et sauf et à temps.
Le refus de l'engagement n'empêchant
pas d'atteindre l'objectif primaire devrait
donc être la première tactique
envisagée. L'objectif tel que défini
ci-dessus a été passablement
critiqué comme étant trop
défensif. »
-Amiral
Max Horton, Politique stratégique
de Western Approaches, avril 1943.
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Heurtée
par un cargo, la poupe du NCSM
Saguenay est soufflée
par l'explosion des grenades
sous-marines le 15 novembre
1942. Ne pouvant plus prendre
la mer, le destroyer a servi
de navire d'entraînement.
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| Photo
par John D. Mahoney. Ministère
de la Défense nationale
/ Archives nationales du Canada,
PA-153500. |
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La situation empire chez les Canadiens.
La MRC perd trois destroyers cet automne-là
: l'Ottawa est coulé par le U-91
le 13 septembre 1942, le St. Croix est torpillé
et coulé par le U-305 le 20 septembre,
le Saguenay est mis hors d'usage le 15 novembre
quand un cargo l'éperonne accidentellement,
entraînant l'explosion des grenades
sous-marines. De plus, l'Assiniboine doit
être mis en carénage prolongé
après sa lutte contre le U-210, le
2 août 1942. Les flottes d'escorte
de la MRC sont simplement débordées.
Faute de temps, ses vaisseaux sont moins
bien entretenus que ceux de la Royal Navy
ou de l'US Navy et sont plus sujets aux
défaillances. Les équipages,
en plus de souffrir de la fatigue, manquent
d'entraînement et de formation technique.
Les officiers de Western Approaches
Command jugent sévèrement
les groupes d'escorte canadiens, qu'ils
considèrent les moins efficaces.
Le 17 décembre 1942, Winston Churchill
télégraphie à Mackenzie
King une demande qui équivaut au
retrait des groupes d'escortes canadiens
de la FEMO pour les muter au trajet moins
dangereux Royaume-Uni-Gibraltar. Furieux,
l'état-major naval canadien considère
que la Grande-Bretagne a elle même
contribué à cet état
de fait en ne fournissant pas aux vaisseaux
de la MRC l'équipement de navigation
et l'armement récents qui équipent
ses propres navires et en lui imposant continuellement
de nouvelles tâches.
Malheureusement, les événements
jouent contre les groupes d'escorte canadiens.
Du 25 au 29 décembre 1942, le convoi
ONS 154, escorté par le groupe canadien
C 1, perd 14 navires sous le coup des attaques
d'une meute nombreuse de U-boote. C 1 n'a
qu'un destroyer, le NCSM St-Laurent,
parce que le second destroyer prévu
n'a pu appareiller. La performance de C
1, malgré l'expérience de
ses vaisseaux, est encore entachée
par leur difficulté à bien
fonctionner comme équipe de combat,
une situation due aux changements fréquents
que les urgences imposent aux groupes d'escorte
canadiens. La réalité s'impose
: les groupes canadiens doivent aller à
l'entraînement.
À la fin de l'année 1942,
la situation paraît tragique. La bataille
de l'Atlantique fait rage. L'ennemi semble
invincible et les pertes sont immenses.
Et pourtant, en quelques mois seulement,
le vent va tourner.
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