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Souvenirs de mon père Napoléon
Landry, son instruction et son caractère
Papa n'a à peu près pas fréquenté
l'école et ne savait ni lire, ni
écrire, ni compter. Comme la majorité
des hommes de sa génération
et tous ses frères, sa connaissance
de l'écriture se limitait à
la signature de son nom. Par contre, sa
grand-mère, sa mère et sa
femme Blandine savaient lire et écrire.
Même à cette époque,
c'était difficile de ne savoir ni
lire ni écrire parce qu'on dépendait
constamment des autres. Je revois mon père
demander à ma mère de lui
lire des lettres et le journal, de lui expliquer
le compte de taxes. Je crois qu'il se sentait
inférieur à elle, en grande
partie parce qu'il ne savait pas lire. Être
témoin de cela m'a convaincu très
jeune que je devais absolument apprendre
à lire et à écrire!
Les rôles et les tâches de
papa et de maman étaient clairement
établis. À l'époque,
c'étaient la tradition et la culture
populaire qui définissaient qui faisait
quoi dans la famille. L'homme était
le pourvoyeur et il devait coûte que
coûte « gagner le pain
quotidien », l'aide sociale
n'existant pas dans ce temps-là.
De son côté, la femme devait
s'occuper de la maison, des repas et de
l'éducation des enfants. Mon père
et ma mère avaient tous les deux
du cur au ventre et remplissaient
bien leurs rôles respectifs : la famille
ne manquait pas de nourriture, nous avions
un toit sur la tête et nous étions
habillés chaudement. Bien que pauvre,
la famille n'était pas parmi les
plus pauvres.
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Napoléon
Landry et Blandine Matteau devant
leur maison en 1935.
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| Photo
gracieuseté de Jules Landry. |
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Sa production agricole
Dans ce temps-là, les produits de
la terre devaient couvrir presque tous les
besoins de la famille en nourriture et en
vêtements et assurer la subsistance
des animaux qui fournissaient la viande,
le lait, les oeufs et la laine. On cultivait
des pois à soupe, des fèves
blanches pour les fèves au lard,
du sarrasin pour les galettes, du tabac
à pipe, un peu de lin pour les vêtements,
des pommes de terre, du maïs épi,
des citrouilles, etc. On allait aussi cueillir
des petits fruits sauvages comme des fraises,
des framboises, des bleuets et des cerises,
dans des endroits que papa connaissait bien.
Il fallait en cueillir pour manger frais,
mais aussi pour faire des conserves pour
le reste de l'année ainsi que pour
vendre, afin de payer le sucre nécessaire
pour les conserves. Un jour, la famille
a cueilli cent livres de bleuets, la meilleure
récolte jamais faite, que papa a
échangé au marchand général
contre cent livres de sucre. Nous étions
tous très contents!
Sur la ferme, papa gardait deux chevaux,
cinq à six vaches à lait,
des veaux, une ou deux truies, trois ou
quatre porcs en croissance, une dizaine
de moutons et une trentaine de poules. Les
poules destinées à la reproduction
étaient placées dans de petites
cabanes individuelles dans la cour, où
elles élevaient chacune une dizaine
de poulets qui circulaient à leur
guise partout dans les alentours de la cabane
à laquelle leur mère était
retenue par une corde d'une dizaine de pieds
de long.
Son revenu en argent comptant
Les revenus étaient très
faibles. Je me souviens que, pour les années
1930-1936, la comptabilité de maman
indiquait à peu près 350 $
de revenus par année. Lorsqu'il travaillait
à l'extérieur, papa gagnait
environ 1 $ par jour (10 h par jour) et
1,50$ s'il devait fournir un cheval et une
voiture. Le lait se vendait entre 1,50$
et 2,00 $ le cent livres et une vache environ
15 $. Malgré la crise économique,
papa réussissait à trouver
du travail à l'extérieur de
la ferme : entretien des routes ou des clôtures
pour la municipalité, entretien de
la ligne téléphonique, chez
le marchand général, etc.
Il gagnait ainsi ce que coûtait les
taxes municipales, le téléphone
(10 $/an) ou une partie des biens achetés
au magasin général. La procédure
était simple, normale et acceptée
à l'époque : lorsque sa dette
était effacée, mon père
était congédié et remplacé
par un autre homme ayant lui aussi une dette
à payer et ainsi de suite.
Sa maladie et sa mort
Papa était un homme travaillant,
dur pour son corps, en bonne santé
et n'ayant à peu près jamais
vu de médecin de sa vie. Il avait
parfois des problèmes digestifs qu'il
soignait en prenant un verre d'eau chaude
avec du soda tout en disant qu'il avait
mangé trop de produits en conserve
pendant qu'il était veuf et vivait
seul.
Ses problèmes d'estomac sont cependant
devenus plus sérieux à l'automne
1935, alors qu'il avait de plus en plus
mal à l'estomac et qu'il se sentait
toujours faible et très fatigué.
Il se forçait pourtant à terminer
un petit contrat de labour, aidé
de Maurice, tout en rentrant tout à
fait épuisé à chaque
soir. Le verdict médical est tombé
juste avant Noël : un cancer de l'estomac
ayant commencé à se généraliser;
deux mois à vivre. L'hôpital
et le médecin ne pouvant rien faire
pour lui, il est revenu à la maison
pour ses derniers Noël et Jour de l'an.
Les deux mois qu'il restait à vivre
à papa ont été très
difficiles pour toute la famille. Papa souffrait
beaucoup, faiblissait lentement, ne digérait
plus rien, était parfois impatient
et révolté et, surtout, n'acceptait
pas de mourir parce que, disait-il, il devait
continuer à vivre pour gagner la
vie de sa femme et de ses enfants. Maman
s'épuisait à travailler, à
s'occuper de papa et à se préoccuper
de l'avenir. Le poids de papa a baissé
à 70 livres. Le médecin ne
lui donnait ni médicament ni drogue
pour atténuer la douleur. Ce n'est
qu'une semaine avant son décès
que papa accepta finalement de mourir, à
la suite d'une visite de mon oncle Hervé
Matteau, curé. Il devint alors serein
et le restera jusqu'à la fin.
Papa est mort dans la nuit du 11 février
1936, vers deux heures. Les heures précédant
sa mort, il alternait entre des périodes
de coma et d'autres de semi-conscience pendant
lesquelles il ne pouvait pas parler mais
nous reconnaissait et nous serrait la main.
Je le voyais souffrir et mourir et cela
m'a énormément marqué.
Je n'avais que 12 ans. Dieu n'a donc pas
accordé à papa suffisamment
de temps pour lui permettre d'élever
ses enfants comme il le désirait
tant. Il m'a laissé en héritage
son courage, sa ténacité et
sa détermination.
Maman était présente aux
côtés de papa lorsqu'il est
mort dans le lit conjugal. Elle fut alors
prise d'une crise de larmes terribles qui
la faisait presque étouffer et les
adultes présents dans la maison se
demandaient si son cur, déjà
atteint d,une certaine faiblesse, n'allait
pas flancher. On la transporta dans son
lit et elle se replaça petit à
petit, mais elle ne fut pas capable d'assister
aux funérailles de papa quelques
jours plus tard. On ne savait pas si c'était
le fait de perdre un grand amour ou le pressentiment
des difficultés à venir qui
l'affectaient le plus, peut-être les
deux à la fois. Maman se retrouvait
donc seule avec sept enfants. C'était
Maurice, alors âgé de 18 ans,
qui devait prendre charge de la ferme. De
mon côté, j'avais 12 ans et
Gisèle, la plus jeune, avait 6 ans.
Henri, atteint d'épilepsie, avait
22 ans et Simone, 20 ans. Maman était
alors âgée de 47 ans.
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Blandine
Matteau et ses enfants devant
la maison familiale de Sainte-Clothilde
(Québec) vers 1936 |
| Photo
gracieuseté de Jules Landry. |
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Après la mort de
papa
II fallait bien continuer à vivre
après la mort de papa et cela s'annonçait
difficile. Maman a repris son courage à
deux mains et a fait avec nous un inventaire
des provisions restantes, qui devaient durer
jusqu'en mai puisque aucune entrée
d'argent n'était prévue avant.
Nous étions en février et
les provisions avaient diminué plus
que prévu, à la suite des
nombreuses visites de la parenté,
des amis et des voisins venus visiter papa
et le veiller avant son décès,
veiller son corps et assister aux funérailles
après son décès. Effectivement,
les provisions de nourriture avaient sérieusement
baissé et la réserve de bois
de chauffage sec et à l'abri était
presque à sec. Heureusement, il restait
une bonne quantité de sarrasin dans
le hangar à grains pouvant servir
à fabriquer de la galette de sarrasin,
une fois moulue. La réserve d'argent
de 50 $ devant permettre à la famille
de vivre de novembre à avril dans
des conditions ordinaires était elle
aussi presque totalement épuisée.
Maman ne voulait sous aucune condition puiser
dans sa réserve extraordinaire à
la banque, autour de mille à mille
cinq cents dollars, provenant du fruit de
la vente de la maison de son premier mari
à Grand-Mère.
Sur le plan matériel, l'hiver 1936
fut donc particulièrement difficile
pour la famille. Nous mangions de la galette
de sarrasin avec un peu de mélasse
tous les jours, et du gruau de temps en
temps. Nous apportions du pain et de la
graisse de panne dans notre lunch à
l'école. La provision de bois sec
étant épuisée en février,
le poêle de la maison était
alimenté en petit bouleau encore
vert, scié en rondins à la
sciotte, ce qui chauffait évidemment
très mal. Étant peu exigeante,
la famille a survécu à cette
période difficile, sans trop souffrir
de la faim ou du froid. En avril, maman
a vendu une vache 13 $ pour se procurer
de l'argent liquide, la vente de lait et
de veau a peu à peu recommencé
et la vie a repris son cours normal. Si
les enfants sont redevenus plutôt
joyeux, maman, quant à elle, est
demeurée profondément triste
et préoccupée. Le règlement
de la succession de son défunt mari
la préoccupait d'ailleurs grandement.
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