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Jules Landry, Souvenirs de mon père
extraits de L'histoire de Jules Landry, 1997

Souvenirs de mon père Napoléon Landry, son instruction et son caractère

Papa n'a à peu près pas fréquenté l'école et ne savait ni lire, ni écrire, ni compter. Comme la majorité des hommes de sa génération et tous ses frères, sa connaissance de l'écriture se limitait à la signature de son nom. Par contre, sa grand-mère, sa mère et sa femme Blandine savaient lire et écrire. Même à cette époque, c'était difficile de ne savoir ni lire ni écrire parce qu'on dépendait constamment des autres. Je revois mon père demander à ma mère de lui lire des lettres et le journal, de lui expliquer le compte de taxes. Je crois qu'il se sentait inférieur à elle, en grande partie parce qu'il ne savait pas lire. Être témoin de cela m'a convaincu très jeune que je devais absolument apprendre à lire et à écrire!

Les rôles et les tâches de papa et de maman étaient clairement établis. À l'époque, c'étaient la tradition et la culture populaire qui définissaient qui faisait quoi dans la famille. L'homme était le pourvoyeur et il devait coûte que coûte «  gagner le pain quotidien », l'aide sociale n'existant pas dans ce temps-là. De son côté, la femme devait s'occuper de la maison, des repas et de l'éducation des enfants. Mon père et ma mère avaient tous les deux du cœur au ventre et remplissaient bien leurs rôles respectifs : la famille ne manquait pas de nourriture, nous avions un toit sur la tête et nous étions habillés chaudement. Bien que pauvre, la famille n'était pas parmi les plus pauvres.

Napoléon Landry et Blandine Matteau devant leur maison en 1935.
Photo gracieuseté de Jules Landry.

Sa production agricole

Dans ce temps-là, les produits de la terre devaient couvrir presque tous les besoins de la famille en nourriture et en vêtements et assurer la subsistance des animaux qui fournissaient la viande, le lait, les oeufs et la laine. On cultivait des pois à soupe, des fèves blanches pour les fèves au lard, du sarrasin pour les galettes, du tabac à pipe, un peu de lin pour les vêtements, des pommes de terre, du maïs épi, des citrouilles, etc. On allait aussi cueillir des petits fruits sauvages comme des fraises, des framboises, des bleuets et des cerises, dans des endroits que papa connaissait bien. Il fallait en cueillir pour manger frais, mais aussi pour faire des conserves pour le reste de l'année ainsi que pour vendre, afin de payer le sucre nécessaire pour les conserves. Un jour, la famille a cueilli cent livres de bleuets, la meilleure récolte jamais faite, que papa a échangé au marchand général contre cent livres de sucre. Nous étions tous très contents!

Sur la ferme, papa gardait deux chevaux, cinq à six vaches à lait, des veaux, une ou deux truies, trois ou quatre porcs en croissance, une dizaine de moutons et une trentaine de poules. Les poules destinées à la reproduction étaient placées dans de petites cabanes individuelles dans la cour, où elles élevaient chacune une dizaine de poulets qui circulaient à leur guise partout dans les alentours de la cabane à laquelle leur mère était retenue par une corde d'une dizaine de pieds de long.

Son revenu en argent comptant

Les revenus étaient très faibles. Je me souviens que, pour les années 1930-1936, la comptabilité de maman indiquait à peu près 350 $ de revenus par année. Lorsqu'il travaillait à l'extérieur, papa gagnait environ 1 $ par jour (10 h par jour) et 1,50$ s'il devait fournir un cheval et une voiture. Le lait se vendait entre 1,50$ et 2,00 $ le cent livres et une vache environ 15 $. Malgré la crise économique, papa réussissait à trouver du travail à l'extérieur de la ferme : entretien des routes ou des clôtures pour la municipalité, entretien de la ligne téléphonique, chez le marchand général, etc. Il gagnait ainsi ce que coûtait les taxes municipales, le téléphone (10 $/an) ou une partie des biens achetés au magasin général. La procédure était simple, normale et acceptée à l'époque : lorsque sa dette était effacée, mon père était congédié et remplacé par un autre homme ayant lui aussi une dette à payer et ainsi de suite.

Sa maladie et sa mort

Papa était un homme travaillant, dur pour son corps, en bonne santé et n'ayant à peu près jamais vu de médecin de sa vie. Il avait parfois des problèmes digestifs qu'il soignait en prenant un verre d'eau chaude avec du soda tout en disant qu'il avait mangé trop de produits en conserve pendant qu'il était veuf et vivait seul.

Ses problèmes d'estomac sont cependant devenus plus sérieux à l'automne 1935, alors qu'il avait de plus en plus mal à l'estomac et qu'il se sentait toujours faible et très fatigué. Il se forçait pourtant à terminer un petit contrat de labour, aidé de Maurice, tout en rentrant tout à fait épuisé à chaque soir. Le verdict médical est tombé juste avant Noël : un cancer de l'estomac ayant commencé à se généraliser; deux mois à vivre. L'hôpital et le médecin ne pouvant rien faire pour lui, il est revenu à la maison pour ses derniers Noël et Jour de l'an.

Les deux mois qu'il restait à vivre à papa ont été très difficiles pour toute la famille. Papa souffrait beaucoup, faiblissait lentement, ne digérait plus rien, était parfois impatient et révolté et, surtout, n'acceptait pas de mourir parce que, disait-il, il devait continuer à vivre pour gagner la vie de sa femme et de ses enfants. Maman s'épuisait à travailler, à s'occuper de papa et à se préoccuper de l'avenir. Le poids de papa a baissé à 70 livres. Le médecin ne lui donnait ni médicament ni drogue pour atténuer la douleur. Ce n'est qu'une semaine avant son décès que papa accepta finalement de mourir, à la suite d'une visite de mon oncle Hervé Matteau, curé. Il devint alors serein et le restera jusqu'à la fin.

Papa est mort dans la nuit du 11 février 1936, vers deux heures. Les heures précédant sa mort, il alternait entre des périodes de coma et d'autres de semi-conscience pendant lesquelles il ne pouvait pas parler mais nous reconnaissait et nous serrait la main. Je le voyais souffrir et mourir et cela m'a énormément marqué. Je n'avais que 12 ans. Dieu n'a donc pas accordé à papa suffisamment de temps pour lui permettre d'élever ses enfants comme il le désirait tant. Il m'a laissé en héritage son courage, sa ténacité et sa détermination.

Maman était présente aux côtés de papa lorsqu'il est mort dans le lit conjugal. Elle fut alors prise d'une crise de larmes terribles qui la faisait presque étouffer et les adultes présents dans la maison se demandaient si son cœur, déjà atteint d,une certaine faiblesse, n'allait pas flancher. On la transporta dans son lit et elle se replaça petit à petit, mais elle ne fut pas capable d'assister aux funérailles de papa quelques jours plus tard. On ne savait pas si c'était le fait de perdre un grand amour ou le pressentiment des difficultés à venir qui l'affectaient le plus, peut-être les deux à la fois. Maman se retrouvait donc seule avec sept enfants. C'était Maurice, alors âgé de 18 ans, qui devait prendre charge de la ferme. De mon côté, j'avais 12 ans et Gisèle, la plus jeune, avait 6 ans. Henri, atteint d'épilepsie, avait 22 ans et Simone, 20 ans. Maman était alors âgée de 47 ans.

Blandine Matteau et ses enfants devant la maison familiale de Sainte-Clothilde (Québec) vers 1936
Photo gracieuseté de Jules Landry.  

Après la mort de papa

II fallait bien continuer à vivre après la mort de papa et cela s'annonçait difficile. Maman a repris son courage à deux mains et a fait avec nous un inventaire des provisions restantes, qui devaient durer jusqu'en mai puisque aucune entrée d'argent n'était prévue avant. Nous étions en février et les provisions avaient diminué plus que prévu, à la suite des nombreuses visites de la parenté, des amis et des voisins venus visiter papa et le veiller avant son décès, veiller son corps et assister aux funérailles après son décès. Effectivement, les provisions de nourriture avaient sérieusement baissé et la réserve de bois de chauffage sec et à l'abri était presque à sec. Heureusement, il restait une bonne quantité de sarrasin dans le hangar à grains pouvant servir à fabriquer de la galette de sarrasin, une fois moulue. La réserve d'argent de 50 $ devant permettre à la famille de vivre de novembre à avril dans des conditions ordinaires était elle aussi presque totalement épuisée. Maman ne voulait sous aucune condition puiser dans sa réserve extraordinaire à la banque, autour de mille à mille cinq cents dollars, provenant du fruit de la vente de la maison de son premier mari à Grand-Mère.

Sur le plan matériel, l'hiver 1936 fut donc particulièrement difficile pour la famille. Nous mangions de la galette de sarrasin avec un peu de mélasse tous les jours, et du gruau de temps en temps. Nous apportions du pain et de la graisse de panne dans notre lunch à l'école. La provision de bois sec étant épuisée en février, le poêle de la maison était alimenté en petit bouleau encore vert, scié en rondins à la sciotte, ce qui chauffait évidemment très mal. Étant peu exigeante, la famille a survécu à cette période difficile, sans trop souffrir de la faim ou du froid. En avril, maman a vendu une vache 13 $ pour se procurer de l'argent liquide, la vente de lait et de veau a peu à peu recommencé et la vie a repris son cours normal. Si les enfants sont redevenus plutôt joyeux, maman, quant à elle, est demeurée profondément triste et préoccupée. Le règlement de la succession de son défunt mari la préoccupait d'ailleurs grandement.

À suivre: Un vent chaud aspirant