 |
|
À cause de la sécheresse, la
terre arable est soufflée par le vent et s'accumule
le long d'une clôture entre Cadillac et Kincaid, en
Saskatchewan, 25 juillet 1931.
|
| Archives nationales
du Canada, PA-139645. |
|
« J'vais vous dire comment c'était la Dépression.
Seuls les mieux adaptés survivaient et je lis ma Bible maintenant
plus que jamais et je n'y ai jamais rien lu comme ce qu'on a eu dans les
années 30. Des années maudites.
Mon fils et moi, on cultivait près de Manyberries et c'était
de la culture à sec, sans irrigation. On espérait toujours
beaucoup de neige, une fonte graduelle, beaucoup de pluie en juin et juillet
et du soleil au bon moment. On espérait tout ça, mais on
avait jamais tout et on parvenait quand même à avoir une
récolte. Tout juste. C'était de la terre à pâturage,
le Triangle de Palliser, qu'on aurait jamais dû labourer, mais dans
les années 1900, tout le monde s'arrachait la terre, les Américains
et les immigrants, et mon père a pas fait mieux que les autres.
On prenait tout.
Laissez-moi vous dire comment c'était. Le vent soufflait tout
le temps, des quatre coins de la terre. De l'est, un jour et, le lendemain,
de l'ouest. On le remarquait pas tellement en travaillant mais demandez
à ma femme - elle est morte maintenant - mais elle disait que le
vent faisait vibrer la maison, et seulement un petit vent, mais qui soufflait
tout le temps. Et toujours chaud. Un vent chaud, aspirant toute l'humidité.
Ça soufflait, soufflait, on avait des tempêtes de poussière
et parfois les lampes à l'huile restaient allumées toute
la journée.
Oh ! oui, voilà comment c'était. En août, quand on
aurait même pas pu faire pousser du chardon dans le lit d'un ruisseau,
vous pouviez ramasser une motte de terre dans votre main et la voir disparaître
graduellement comme de la fumée dans le vent. Affreux. En quelques
minutes, la motte avait disparue et le vent vous polissait tous les creux
de la main. Et c'était pas un ouragan, comprenez bien. Un simple
vent qui soufflait sans arrêt.
Et cette poussière qui disparaissait de ma main, c'était
pas de la poussière, monsieur, c'était ma terre qui s'en
allait vers le sud, dans le Montana, ou vers Regina, au nord, ou vers
l'est ou l'ouest et pour ne jamais revenir. Le sol a disparu. »
La Bible des ancêtres
« Y avait des endroits dans le sud où le monde ramassaient
leurs affaires et partaient. Y en a qui lâchaient leurs chevaux
en liberté. Vous pouviez rouler sur une route de rang - quand ça
passait, parce que ces routes-là ont pas été entretenues
pendant des années - et vous pouviez passer devant une dizaine
de fermes de chaque côté du chemin sans voir de fumée
dans une seule cheminée. Toutes abandonnées. Ils mettaient
tout ce qu'ils pouvaient dans leur camion ou leur charrette et partaient
vers la Colombie britannique. Y en a qui ont poussé vers le Nord,
le gouvernement disait d'aller dans le bout de la Rivière de la
Paix, et ils ont eu une misère noire.
On cultivait dans le bout de Manyberries, au sud de Medecine Hat, et
les temps étaient bien durs par là et on a abouti à
Kamloops. Mon mari s'est trouvé une job dans un atelier et on s'est
pas mal débrouillé.
Je me souviens, quand il est revenu d'outre-mer, après la guerre,
je l'ai rencontré à Winnipeg, son père nous a passé
son auto et on s'est payé une deuxième lune de miel. L'essence
était rationnée à ce moment-là, vous savez,
mais y avait plein de trucs pour se procurer des coupons et le père
de Bud, il cultivait près de Winnipeg, il les connaissait tous,
croyez-moi. Arrivés à Medecine Hat, j'ai proposé
d'aller voir notre vieille ferme. Bud a d'abord dit non mais ensuite il
a changé d'idée et on est arrivé là et ç'avait
pas changé depuis dix ans. Le toit du hangar s'était effondré
mais la maison était encore habitable. Presque tous les meubles
étaient encore là, du moins ce que les rats et les souris
en avaient laissé. Dans le salon, les images de Jésus-Christ
Notre Seigneur étaient encore aux murs. C'était épeurant.
Bud s'est demandé si la Bible de famille y était encore
et je l'ai retrouvée, à sa place, dans le tiroir de l'armoire
à vaisselle.
La Bible de la famille de ma mère depuis quatre générations
et aussi bonne qu'avant. Rien avait changé. J'y ai tout de suite
inscrit mes enfants nés à Kamloops et la mort de ma mère
en 42, et nous sommes partis. Maintenant, cette Bible-là est chez
moi. »
|