Centre Juno Beach | Le Canada et la Deuxième Guerre mondiale


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Un vent chaud aspirant
Récits recueillis par Barry Broadfoot, La grande dépression : témoignages des années perdues, Éditions Québec Amérique, 1978, p. 53, 62-63.
À cause de la sécheresse, la terre arable est soufflée par le vent et s'accumule le long d'une clôture entre Cadillac et Kincaid, en Saskatchewan, 25 juillet 1931.
Archives nationales du Canada, PA-139645.

«J'vais vous dire comment c'était la Dépression. Seuls les mieux adaptés survivaient et je lis ma Bible maintenant plus que jamais et je n'y ai jamais rien lu comme ce qu'on a eu dans les années 30. Des années maudites.

Mon fils et moi, on cultivait près de Manyberries et c'était de la culture à sec, sans irrigation. On espérait toujours beaucoup de neige, une fonte graduelle, beaucoup de pluie en juin et juillet et du soleil au bon moment. On espérait tout ça, mais on avait jamais tout et on parvenait quand même à avoir une récolte. Tout juste. C'était de la terre à pâturage, le Triangle de Palliser, qu'on aurait jamais dû labourer, mais dans les années 1900, tout le monde s'arrachait la terre, les Américains et les immigrants, et mon père a pas fait mieux que les autres. On prenait tout.

Laissez-moi vous dire comment c'était. Le vent soufflait tout le temps, des quatre coins de la terre. De l'est, un jour et, le lendemain, de l'ouest. On le remarquait pas tellement en travaillant mais demandez à ma femme - elle est morte maintenant - mais elle disait que le vent faisait vibrer la maison, et seulement un petit vent, mais qui soufflait tout le temps. Et toujours chaud. Un vent chaud, aspirant toute l'humidité. Ça soufflait, soufflait, on avait des tempêtes de poussière et parfois les lampes à l'huile restaient allumées toute la journée.

Oh ! oui, voilà comment c'était. En août, quand on aurait même pas pu faire pousser du chardon dans le lit d'un ruisseau, vous pouviez ramasser une motte de terre dans votre main et la voir disparaître graduellement comme de la fumée dans le vent. Affreux. En quelques minutes, la motte avait disparue et le vent vous polissait tous les creux de la main. Et c'était pas un ouragan, comprenez bien. Un simple vent qui soufflait sans arrêt.

Et cette poussière qui disparaissait de ma main, c'était pas de la poussière, monsieur, c'était ma terre qui s'en allait vers le sud, dans le Montana, ou vers Regina, au nord, ou vers l'est ou l'ouest et pour ne jamais revenir. Le sol a disparu.»

La Bible des ancêtres

«Y avait des endroits dans le sud où le monde ramassaient leurs affaires et partaient. Y en a qui lâchaient leurs chevaux en liberté. Vous pouviez rouler sur une route de rang - quand ça passait, parce que ces routes-là ont pas été entretenues pendant des années - et vous pouviez passer devant une dizaine de fermes de chaque côté du chemin sans voir de fumée dans une seule cheminée. Toutes abandonnées. Ils mettaient tout ce qu'ils pouvaient dans leur camion ou leur charrette et partaient vers la Colombie britannique. Y en a qui ont poussé vers le Nord, le gouvernement disait d'aller dans le bout de la Rivière de la Paix, et ils ont eu une misère noire.

On cultivait dans le bout de Manyberries, au sud de Medecine Hat, et les temps étaient bien durs par là et on a abouti à Kamloops. Mon mari s'est trouvé une job dans un atelier et on s'est pas mal débrouillé.

Je me souviens, quand il est revenu d'outre-mer, après la guerre, je l'ai rencontré à Winnipeg, son père nous a passé son auto et on s'est payé une deuxième lune de miel. L'essence était rationnée à ce moment-là, vous savez, mais y avait plein de trucs pour se procurer des coupons et le père de Bud, il cultivait près de Winnipeg, il les connaissait tous, croyez-moi. Arrivés à Medecine Hat, j'ai proposé d'aller voir notre vieille ferme. Bud a d'abord dit non mais ensuite il a changé d'idée et on est arrivé là et ç'avait pas changé depuis dix ans. Le toit du hangar s'était effondré mais la maison était encore habitable. Presque tous les meubles étaient encore là, du moins ce que les rats et les souris en avaient laissé. Dans le salon, les images de Jésus-Christ Notre Seigneur étaient encore aux murs. C'était épeurant. Bud s'est demandé si la Bible de famille y était encore et je l'ai retrouvée, à sa place, dans le tiroir de l'armoire à vaisselle.

La Bible de la famille de ma mère depuis quatre générations et aussi bonne qu'avant. Rien avait changé. J'y ai tout de suite inscrit mes enfants nés à Kamloops et la mort de ma mère en 42, et nous sommes partis. Maintenant, cette Bible-là est chez moi.»